Tokyo : ville-médium & cité-fiction

img_2030r.jpg

Extrait du chapitre "Tokyo" dans la nouvelle édition de "Global Techno 1.1".

Lost In Translation
Si Tokyo est une cité résonnante et chantante, c’est aussi bien sûr une ville de néons, dont l’architecture semble vivre, respirer et prendre ses couleurs, dès la tombée de la nuit. Ses lumières qui font office de repères et de monuments, ses flux inlassables de passants, ont fasciné des générations d’artistes européens qui sont venus s’échouer dans la capitale. Lorsqu’ils ne sont pas happés par la frénésie marchande du paraître et de l’artifice, lorsqu’ils ne se résignent pas à s’oublier dans une surconsommation sexuelle que leur offre leur statut d’occidental et la grande liberté des mœurs nippones, ils font ainsi inlassablement le même constat. C’est du moins ce que l’on a pu observer au gré de quelques films, vidéos et installations. Fascination des gratte-ciels, de la perfection des formes, de l’anonymat de la métropole, des flux de piétons et des voies rapides. Bref, rien de bien différent, comparé à ce que peut percevoir le premier touriste ou voyageur venu.
Il est en effet difficile pour un artiste européen de percer au-delà de la membrane de fiction, de lumières et de béton offerte par Tokyo. Le cinéaste français Jean-Pierre Limosin s’y est essayé avec son émouvant « Tokyo Eyes ». Sofia Coppola aussi, avec son plus récent « Lost In Translation », film drôle et sensible, mais qui dresse tout de même le constat d’un échec. Pour un occidental, comment filmer ici autre chose que l’incompréhension, les traductions approximatives, la politesse des conventions, la solitude qui peut s’emparer du voyageur, la frénésie urbaine , la beauté surannée de Kyoto ? D’ailleurs, pour les Français qui vivent à Tokyo, ou pour les occidentaux qui connaissent bien le pays, ce film est un affront, une comédie odieuse et mal foutue dont ils s’empressent de se désolidariser.
Mais alors, c’est peut-être du côté de la musique que l’on pourra trouver une perception plus sensible de la métropole tokyoïte. Notamment chez l’Allemand Thomas Brinkmann, auteur en 2004 d’un remarquable album, « Tokyo+1 » . À l’aide de quelques sons chipés à droite et à gauche, dans les rues ou les galeries marchandes, Brinkmann a élaboré en quelques mesures de superbes variations électroniques et minimalistes, poussant parfois vers le chaos et le bruitisme parfaitement contrôlé. En un mot, plutôt que de se laisser guider par les artifices de la métropole, l’Allemand s’est en emparé et les a idéalement intégrés à son fascinant dispositif répétitif. On ne saisira bien sûr que quelques bribes du tumulte métropolitain, mais bien assez pour s’imaginer, à quelques milliers de kilomètres de l’archipel, un Tokyo imaginaire et fantasmatique, tout aussi fascinant que celui, bien réel, que l’on peut vivre ici au fil des jours et dont l’exotisme disparaît rapidement après quelques semaines de résidence.
Mais s’il faut trouver un Européen qui ait mieux saisi que les autres la nature de ce pays, il suffit de relire la « Chronique Japonaise » de l’écrivain et photographe suisse, Nicolas Bouvier, qui évoque souvent à son propos « cette perfection un peu exsangue ». Rédigé au cours de ses périples menés dans les années 50 et 60, ce livre à la fois drôle et perçant, est sans doute l’un des récits les plus juste des sensations vécues par le voyageur au cœur du Japon.
Ainsi écrivait-il à propos de Tokyo, en 1955 : « Cet après-midi là, j’ai bien marché vingt kilomètres au hasard dans la ville. L’air était délicieux. J’ai visité au passage une exposition de photos japonaises d’un goût si exigeant que rien n’y bougeait plus. (…) Ces avenues sans plans, ces entrepôts, ces librairies noires de monde, cette marée de jardinets, de maisonnettes inégales qui venait battre contre un canal croupi, contre un bloc d’immeubles ultramodernes, contre le ballast d’une voie ferrée… Après huit heures de promenade, je me demandais encore si cela faisait une belle ville, ou même une ville tout court. Puis le soleil est descendu en se gonflant dans un ciel orange, dessinant en silhouette la ligne incongrue des toits, la folle écriture des antennes, des fils électriques et des ballons publicitaires contre un horizon qui virait au rouge, puis la pluie multicolore des néons. J’ai cessé de me poser des questions ».

Architecture numérique
Cette « folle écriture des antennes et des fils électriques» n’est pas sans évoquer le spectacle auquel on a pu assister, quelques mois auparavant, courant 2003, dans l’enceinte du Centre Pompidou à Paris. Flashback : ce jour-là, la salle de spectacle est pleine à craquer. Le public est venu en masse pour assister à la première européenne de C4I, film et concert de Rioji Ikeda. À l’image, des séries de chiffres qui se succèdent à une vitesse vertigineuse, des constructions géométriques qui rappellent l’activité interne et débordante de nos ordinateurs, quelques fragments de paysages nus et déserts, et puis des phrases. Des dizaines de phrases qui égrenent les statistiques les plus banales, absurdes ou inquiétantes de notre univers flippant et flippé. Du cœur des haut-parleurs s’échappe un son puissant d’une précision diabolique. On perçoit, parfaitement synchronisés aux images, des tempos minimalistes et obsédants, des bleeps soudains, de furieuses et brèves explosions de bruit brut, bref, tout un univers électronique et bruissant qui compose la bande-son parfaite de notre monde numérisé. Ce que Rioji Ikeda tente de nous faire percevoir, c’est à quel point notre compréhension du monde passe aujourd’hui par l’univers des machines, des logiciels et de leurs codes.
Si cette ballade japonaise se permet de faire un petit détour par Paris aux côtés d’Ikeda, c’est que l’œuvre de cet artiste numérique est exemplaire. Sa maîtrise du son et de l’image fait de lui une figure idéale pour toute la nouvelle génération électronique qui rêve de quitter les dancefloors et d’embrasser une carrière digitale. Enfin, son imaginaire, qui hésite entre la fascination pour l’outil technologique, une vision critique de notre univers médiatisé et une philosophie empreinte d’une sagesse tout asiatique, fait aussi de lui l’un des artistes phares de la scène artistique et musicale japonaise.

Big wave
Eté 2004, à plus de dix mille km du centre Pompidou, nous voici au YCAM, le Yamaguchi Center for Arts and Media, petite étape provinciale avant de découvrir Tokyo. C’est dans ce lieu dédié aux arts numériques qu’a été conçue la pièce d’Ikeda. Dans ce bâtiment magnifique conçu par l’architecte Arata Isozaki, et dont la forme du toit reprend celle d’une vague maritime (d’où son surnom de « big wave »), on y voit défiler quelques-uns des meilleurs artistes de la nouvelle scène japonaise, tels que Aoki Takamasa, Yoshihiro Hanno ou Ryoichi Kurokawa. Dans le studio B, on peut y visionner, confortablement installés dans le salon de SoundxVision2004, des vidéos de Funkstörung, Rechenzentrum ou des géniaux Portable[k]ommunity. Enfin dans le hall d’entrée, la cafétaria et les jardins intérieurs ont été transformés en « Listening Garden » par deux musiciens américains, Christopher Willits et Taylor Deupree. Fragments d’électronica et de musique acoustique s’y mêlent de manière aléatoire, composant un riche environnement sonore, diffusé en 5.1.
Pourtant, si ce lieu semble être le rendez-vous rêvé de la scène électronique mondiale, Yamaguchi reste une ville isolée. Située à l’extrême sud de l’île de Honshu (la principale de l’archipel), elle compte moins de 150 000 habitants, et la première grande ville, Hiroshima, se trouve à une centaine de kilomètres. Difficile donc d’attirer les foules. D’ailleurs, dans cette ville de province, ce centre d’art s’attire plutôt les foudres de la population, jugeant ce lieu trop étrange et futuriste à leurs yeux. En effet, même si les Japonais sont réputés friands de nouvelles technologies, l’art ne semble pas toujours être la première de leurs préoccupations. Le Japon est avant tout dominé par une culture de la consommation, du spectacle et du divertissement, qui relègue au second plan le travail de nombreux musiciens, qui ont toutes les peines du monde à vivre de leur art. Les artistes peinent en effet à exister face à la domination d’une culture de masse tout aussi abrutissante qu’ailleurs, la J-Pop. Si l’on peut sourire quelques secondes face aux Lolitas et aux indie-rockers du dimanche de cette pop locale, on s’avoue vite battus et résignés.
Après quelques passés dans ce temple du numérique du Ycam, mieux vaut donc se rendre directement au cœur de la métropole-techno par excellence, Tokyo.

Neon-City
Tokyo, ville-média, cité numérique de néons et d’écrans par excellence, est aussi la capitale mondiale des clubs, des disquaires et des maniaques de la musique. Mais ici comme ailleurs, on retrouve quasiment les mêmes DJs, les mêmes stars qu’à Paris, New-York ou Londres, sauf que les conditions d’accueil et les moyens mis en œuvre au service des artistes sont proches de la perfection. Ainsi ces derniers mois a-t-on vu dans la capitale l’organisation de gigantesques événements. Par exemple Electraglide, avec Prodigy, Darren Emmerson ou 2ManyDJs, mais aussi Wire04, organisé par la star Takkyu Ishino, et rassemblant la crème des DJs qui tapent fort (Josh Wink, Alter Ego, Marco Bailey…). Ajoutez à cela le récent le SonarSound (plus ambitieux, avec Carl Craig, Juan Atkins, Akufen, mais aussi le jeune français O.Lamm, et les Japonais Ryuichi Sakamoto, Radiq, Fumiya Tanaka…), et vous comprendrez que Tokyo est une ville rêvée pour tout ce que la planète compte de DJs et de musiciens. Car ce ne sont pas seulement le professionnalisme, l’honnêteté des promoteurs et les budgets importants dont ils disposent qui attirent les artistes, mais aussi plus simplement, la qualité du public. Comme le rappelle Alex From Tokyo, DJ français vivant entre le Japon et les USA, et animateur du show radio « Tokyo Club Mix Showcase », « les clubbers japonais sont sans doute les meilleurs du monde ». Ils sont en effet connaisseurs, attentifs, et semblent inciter chacun des artistes venus leur rendre visite à donner le meilleur et le plus intègre d’eux-mêmes. Peu de chance donc dans un club tokyoïte de voir un écervelé vous demander de « foutre de la tek » ou « du vrai son » lorsque vous êtes en pleine phase deep-house. De plus, ce serait contre toutes les conventions de la politesse en vigueur dans ce pays aux mœurs policées.

0 Responses to “Tokyo : ville-médium & cité-fiction”



  1. Poster un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s





Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Joignez-vous à 47 followers

%d bloggers like this: