Detroit : Digital Resistance

Extrait du chapitre "Detroit" des livres "Global Tekno" et "Global Techno 1.1."

Auteur : Jean-Philippe Renoult

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On ne va pas en avion charter à Detroit, encore moins en vol direct. Quand nous avouons notre destination au douanier qui accomplit les formalités d’usage à notre escale de Philadelphie, il éclate de rire :
– Quoi, Detroit ! Mais qu’est-ce que vous allez bien pouvoir faire là-bas ?
– Euh… faire des photos de paysages, monsieur.
– Eh bien, bonne chance, et bon courage !


C’est clair, Detroit Michigan n’est pas dans le programme des tour operators. Pourtant, elle est sur la mappemonde de toutes les musiques électroniques contemporaines.
Dans l’avion peu confortable qui nous y mène enfin, nous nous répétons l’histoire que ravers et fondus de techno se récitent comme un mythe fondateur. Après Kraftwerk, qui forgèrent en un même rythme Stockhausen et la pop, c’est ici, sur les bords pollués du lac Huron, qu’une trinité black enfante le son de la technocratie. Ces pères fondateurs se nomment Juan Atkins, Derrick May, Kevin Saunderson. Tous trois, respectivement nés en 1962, 1963 et 1964, donnent à l’une des premières musiques dance purement technologique son groove black, funky et sensuel. Une mutation essentielle que Derrick May résume en une formule restée fameuse : « Notre musique, c’est la rencontre dans un même ascenseur de George Clinton et de Kraftwerk. Elle est à l’image de Detroit : une totale erreur. »

De toutes nos destinations, Detroit sera la plus anachronique, mais aussi la plus fondamentale. Il faudra s’y attarder, prendre le temps de voir et d’écouter ceux qui y vivent pour oublier les clichés.
Detroit est un vaste ghetto, et l’on ne s’y balade pas aussi facilement qu’ailleurs, certes, mais cette ville meurtrie est aussi un formidable berceau de créativité. C’est paradoxalement la métropole où nous rencontrerons les gens les plus positifs et les plus engagés. Suivant la tradition qui veut que nous ayons un guide pour chacun de nos itinéraires, Detroit nous en offrira deux : Bone et Mike.

MOTORCITY
Sortis de l’aéroport, on se dépêche de louer une voiture. Le parking de Hertz est plus démesuré que celui d’un hypermarché européen. Des milliers de Chrysler, Mercury, GM, et autres marques fabriquées ici, vantent avec l’arrogance des chromes fraîchement polis l’orgueil industriel de « Motorcity » : l’automobile. L’enchaînement de freeways qui mène à Downtown paraît sans fin alors qu’à aucun moment nous n’avons eu l’impression de traverser une agglomération. Une fois parvenus au parking de notre hôtel, face à Detroit River, la frontière naturelle entre les États-Unis et le Canada, nous constatons que nous n’avons pas croisé un seul piéton, seulement des voitures.

Bone est un être à part : il est DJ, compositeur, mais surtout il n’a pas de voiture ! Nous entreprenons ensemble la visite de Downtown, un très petit centre d’affaires au regard de ceux de Manhattan ou de Chicago. Mais c’est un fait : la fierté américaine s’exprime dans ces quartiers d’urbanisation high-tech dominés par des tours impétueuses. Qu’elles se nomment Empire State Building, World Trade Center ou Sears Tower, elles rappellent à tous que l’Amérique domine le monde. Quant à la culture underground, c’est autre chose : l’Amérique l’ignore.

À Detroit, le point culminant s’appelle Renaissance Building. Un nom curieux quand un rapide coup d’œil alentour montre des immeubles éventrés, souillés par une guerre invisible et pernicieuse : la récession.
« Ceci était un très beau théâtre dans les années 70 », nous dit Bone en pointant du doigt un colossal parking à étages. À côté, un immeuble en ruine, un futur parking peut-être ? Le centre est quasi désert. On ne verra ni autobus, ni taxi, encore moins un métro. Le seul et unique transport en commun est un étrange tramway aérien qui encercle Downtown et répète inlassablement la même boucle avant de s’éteindre le soir venu. On l’appelle le « people mover », même s’il ne « mouve » plus personne en cette période creuse de l’été. Tout au plus offre-t-il un certain panorama sur la ville, une vue directe sur le ghetto qui nous ceinture.

HERITAGE
Cette métropole inhospitalière est la toile de fond de toutes les productions techno-house du Michigan. Un environnement que Derrick May s’empresse de défendre au cours de ses multiples déplacements en Europe. « Detroit a aussi de très beaux endroits. La majeure partie de la ville n’est pas mauvaise, elle est simplement fermée, abandonnée. Il y a de très beaux immeubles anciens que l’on pourrait facilement reconstruire. Il y a des quartiers riches et une population à 75% noire. Une des plus importantes aux États-Unis. Les gens sont fiers de leur ville. Ils en prennent soin, mais les différentes politiques d’urbanisation au cours des dernières années l’ont détruite. Depuis trente ans, nous avons un maire noir. Detroit ne voterait jamais pour un maire blanc. Les gens sont trop obtus. Ils pensent encore que la couleur de l’homme importe plus que sa pensée. C’est vrai dans certains cas. Mais dans le cas de Detroit, la chose la plus urgente c’est de trouver quelqu’un qui s’intéresse à notre avenir. Un avenir où notre ville retrouverait sa place d’antan. Mais tant que la ¬situation restera comme ça, les artistes seront toujours aussi nombreux ici. C’est quelque chose de très stimulant pour l’esprit, il faut se créer son propre univers. Tellement de gens créatifs ¬viennent de cette ville. Tu ne réalises même pas. De Ted Nugent à ¬Madonna, en passant par Juan Atkins, des écrivains, des ¬cinéastes. »
Au panthéon des artistes enfantés par Detroit, Derrick aurait pu tout aussi bien citer : George Clinton et sa tribu Parliament-Funkadelic, Iggy Pop et les MC5, Donald Byrd et ses Blackbyrds, et bien sûr, toute la lignée Motown, première usine à tubes soul des années 60 qui comprenait Diana Ross, Marvin Gaye, Stevie Wonder, ou encore les Temptations… rien que ça ! La techno est la digne héritière de trente ans de musiques noires scandées par le rythme des usines et des chaînes de montage. Dans un univers où la technologie est omniprésente, la techno n’avait plus qu’à paraître. Pourtant, elle reste le fruit d’un certain hasard.

L’AME MACHINE
Bien avant l’émancipation de la triade originelle, Mojo initiait le mariage iconoclaste du funk avec les musiques électroniques d’importation européenne. Quand la new-wave bat son plein, ce mystérieux et anonyme animateur radio décline la fine fleur du bleep et du groove dans son émission que la jeunesse pré-techno écoute sans relâche. Kenny Larkin, de la seconde génération des techno makers, était un de ces ados accros à Mojo… « Je crois qu’il n’est même pas au courant de l’influence qu’il a eue sur nous. Il ne se doutait pas de l’impact qu’il aurait sur les futures générations. Il jouait cette musique complètement folle pour nous à l’époque : Depeche Mode, Yellow Magic Orchestra, Yello, Gary Numan, New Order, tous ces trucs électro-pop absolument ¬incroyables ! On ne savait pas ce qu’il jouait mais on trouvait ça génial. C’est pour cela que notre style est si facilement reconnaissable, car nous nous sommes tous inspirés des mêmes musiques que nous avons mélangées pour générer notre propre son. » Mojo mixe Prince et Human League, Depeche Mode et Funkadelic, et bien sûr Kraftwerk, le premier groupe qui « humanise » les machines.
À Detroit la machine industrielle est inhumaine, dénuée de sentiment, mais tout le monde est plus ou moins lié à elle. Lorsque les instruments électroniques bon marché apparaissent, c’est ici qu’ils trouvent leurs nouveaux pratiquants. En 1988, Kevin Saunderson imposera le premier à la face du monde deux tubes essentiels : le robotique “Rock to the Beat”, tristement singé par des opportunistes du new beat belge, et “Good Life” avec le projet Inner City d’orientation plus soul et vocale. Et pour la première fois, après Kraftwerk, un rapport d’amour liera la machine et son utilisateur.
« Dès le début, les machines ont agi comme un véritable stimulateur sur mon esprit, explique Kevin. Elles me faisaient oublier tout ce qui se passait dans ma vie quotidienne et personnelle. Entre moi et la technologie, c’est une histoire de cœur. Je me situe au même niveau que les machines. Je ne les regarde pas d’un air condescendant, ou du seul point de vue mécanique. C’est un lien naturel établi entre mon âme, mon esprit et les entrailles de la machine. Même si ce ne sont que des amas de circuits et de processeurs, je leur fais entièrement confiance. »

Suite à lire dans l’édition originale du livre, "Global Tekno : Voyage Initiatique au cœur de la musique électronique" ou dans la nouvelle version "Global Techno 1.1".

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5 Responses to “Detroit : Digital Resistance”


  1. 1 polaris 8 mai, 2009 à 3:22  

    pourquoi ne s’est il rien passer a Cleveland contrairement a chicago et detroit ?

  2. 3 polaris 13 septembre, 2009 à 4:33  

    si il n’y a rien eu à Cleveland aute grande ville des Grands Lacs

    c’est a Windsor une ville canadienne en face de Detrot qu’apparurent richie hawtin , john acquaviva ou speedy j alias joachem paap qui assimilèrent parfaitement lrs nouvelles productions techno ou house a la façon des européens

    • 4 Jean-Yves Leloup 14 septembre, 2009 à 10:06  

      Oui, c’est effectivement à Windsor que Hawtin et son label Plus 8 ont débuté leur carrière. Les deux villes sont d’ailleurs tellement proches, que l’on assimile le label à la scène de Detroit. Par contre, Speedy J, lui, vient de Hollande, et a toujours travaillé depuis l’Europe, même s’il a signé ses premiers grands titres sur Plus 8.


  1. 1 Aéroport métropolitain de Detroit : informations, photos, carte, vue satellite Rétrolien sur 19 décembre, 2009 à 8:19  

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