De Warhol à M/M, une courte histoire du "Sleeve Design" (1)

Article publié en 2001 dans « Le Journal des Arts »
Auteur : Jean-Yves Leloup
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Des graphistes aux interprètes visuels

Né symboliquement avec Andy Warhol et le Velvet Underground, annobli dans les années 80 grâce à Neville Brody ou Peter Saville, le graphisme musical a connu une révolution à l’heure de l’émergence de la génération techno. Une révolution qui mène aujourd’hui à l’explosion des formes et des supports.

Entre art et publicité, création et marketing, le design graphique adaptée au disque est le domaine rêvé où convergent art et culture populaire. A ce titre, le travail d’Andy Warhol, réalisé en 1967 pour le Velvet Underground (une banane historique ornant leur premier album) peut être considéré comme un symbole. Bien sûr, quelques années auparavant, c’est du côté du jazz et des labels Blue Note et Impulse, que l’on fit correspondre musique et création graphique. Mais il est évident que Warhol fait figure de précurseur. Pour ne pas dire l’inventeur d’un art qui, adapté à un produit culturel de masse, ne perdrait en rien de sa vigueur et de sa pertinence.

La tourmente punk
Cela dit, on ne peut pas dire qu’après Warhol, le “sleeve design” se soit réellement distingué. Les années 70 et surtout 80 ont largement imposé le travail des photographes, et notamment des photographes de mode, exploitant jusqu’à l’extrême une imagerie éphémère basée sur les poncifs pop. Il faudra donc attendre la fin des années 70 et particulièrement le début des années 80 pour voir apparaître une génération décidée à décimer les icônes du rock, et renouant, avec un brin de dandysme, avec l’héritage des arts plastiques.
En Angleterre, il a d’ailleurs suffit d’une seule image à Jamie Reid pour rivaliser avec Warhol. Le visage de la Reine Elizabeth, défiguré d’une épingle à nourrice, impose à jamais l’esthétique subversive du punk et des Sex Pistols. A la même époque, Neville Brody fait lui aussi ses classes dans le punk, mais c’est en 1981 que cet anglais, influencé par le dadaïsme, le pop art, ainsi que par la photographie de Man Ray et Moholy-Nagy, impose sa patte graphique avec la maquette révolutionnaire du magazine The Face. Son travail marque durablement les années 80 ainsi que toute la génération numérique contemporaine. Tout comme celui de Peter Saville et ses pochettes anonymes, à l’origine d’inspiration constructiviste, réalisées pour New Order ou Ultravox. Sans compter quelques années plus tard le travail de Mark Farrow, dotant les Pet Shop Boys d’une ligne graphique d’une rare élégance, et enfin Vaughan Oliver, maître d’œuvre du gothique romantique des productions du label 4AD, aujourd’hui quelque peu désuet.
Plus qu’aucune autre, c’est cette génération née dans la tourmente du punk qui a permis aujourd’hui l’émergence d’une génération d’artistes graphistes résolument contemporains, débarrassés des clichés de la culture rock.

La révolution informatique
En 1986, Ian Anderson fonde à Sheffield les Designers Republic et c’est début 90, que le travail de son collectif connaît une immense popularité, en signant l’ensemble de la direction artistique de labels tels que R&S ou Warp. Leur style foisonnant, qualifié d’hyper-moderniste, s’inspire alors d’une multitude de produits de consommation courante, de publicités, de l’esthétique des mangas, d’obscurs manuels d’instruction, de logos et de gadgets électroniques. Une démarche directement inspirée du pop-art bien sûr, mais qui prend un nouveau sens à l’ère de la démocratisation des ordinateurs, des samplers et de la technologie numérique. Parallèlement, à Berne, un autre collectif, Büro Destruct, suit la même voie et fait montre d’un talent indiscutable en matière d’invention graphique : culture du logo détournée, pratique de la saturation et de la surinformation, jeux typographiques de courbes et d’échelle. Un travail qui profite de la conjonction de nombreuses influences, de Warhol à Brody, en passant par les typographes américains d’Emigre. Étendart d’une certaine génération techno, les Designers Republic, Burö Destruct et autres Tomato, ne doivent pas non plus faire oublier que la musique électronique a aussi donné lieu aux pires tentatives graphiques, entre nostalgie psychédélique et esthétique futuriste naïve.
Mais il est un facteur économique qui a par ailleurs largement influencé les tendances actuelles. Chez les labels techno, pour quelques milliers de vinyles produit avec trois francs six sous, on préfère souvent le minimalisme d’un simple logo ou d’un autocollant, utilisant à leur plein potentiel la rigueur des formes ou la sobriété d’un slogan.

L’éclatement des supports
Mais il faut bien avouer que l’hyper-modernisme techno d’un côté, et le minimalisme graphique de l’autre, qui ont déjà connu leur heure de gloire avec de nombreuses expositions, ont presque déjà fait leur temps. Poussant la logique du détournement et du collage post-moderniste à son extrême, les graphistes actuels se jouent des époques et des tendances. Ici on revisite l’Optical Art ou le design sixties, là on se joue de l’Abstraction Géométrique ou de la Nouvelle Figuration, en plagiant Ellsworth Kelly ou Alain Jacquet.
La musique électronique, explosant en une myriade de branches et de sous branches, renouant ici avec le funk ou le jazz, là avec la pop ou les musiques du monde, ne peut plus désormais être rangée sous le seul patronyme “techno”. A l’ère du sampling musical généralisée, la culture visuelle obéit aux même lois. Le français Laurent Fétis, entre une pochette de disque et un catalogue d’exposition, revisite, au fil de son inspiration, une esthétique colorée et cursive héritée des années 70, les relents du psychédélisme, ou encore l’imagerie des livres de son enfance. Sa compatriote Trois Points, s’amuse autant à sampler Martial Raysse qu’à citer les graphismes maladroits des débuts de l’ère informatique. Le viennois Andy Orel se joue des clichés du cinéma bis des années 50 et 60. Le britannique Ben Drury puise autant dans le vivier des grafeurs hip-hop (Mode 2, Futura 2000) que chez Vasarely.
Quels points commun à tous ces artistes ? Outre leur âge (aux alentours de trente ans) et une filiation “musiques électroniques”, c’est une capacité à slalomer entre les styles, à citer les époques et à échapper à toute tentative de dénomination. Entre la réalisation de vidéo-clip (le travail des Designers Republic pour le groupe allemand Funkstorung est à ce titre exemplaire), la collaboration avec des plasticiens, le design de site web, de catalogues ou de CD-Rom, l’élaboration de flyers ou de pochettes de disques, mieux vaut désormais parler d’interprètes visuels. C’est d’ailleurs ainsi que se définissent deux des “graphistes” les plus côtés actuellement : M/M (Mathias Augustyniak et Michael Amzalag). Deux personnages insaisissables, parfaitement représentatifs de notre époque, œuvrant dans un no man’s land créatif entre art, promotion, marketing et information. Une époque warholienne en diable…

1 Response to “De Warhol à M/M, une courte histoire du "Sleeve Design" (1)”



  1. 1 Art Blog » De Warhol à M/M, une courte histoire du “Sleeve Design” (1) Rétrolien sur 3 mars, 2008 à 3:59  

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