Talking Heads (1) : Dancing Legs

Version longue et inédite de l’article publié dans le mensuel Tsugi n°5 (Février 2008)

Auteur : Jean-Yves Leloup

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Référence incontournable de la culture pop et de l’invention rock depuis la fin des années 70, les Talking Heads exercent une influence considérable sur la scène actuelle. Mais les artistes des années 00 parviennent-ils véritablement à rivaliser avec cette formation, parvenue à synthétiser l’esprit du punk, la new wave, le groove et l’avant-garde ?

Depuis que la pop est à nouveau à l’honneur sur les dancefloors, et plus encore depuis qu’une certaine forme de dance-rock à envahi les clubs, c’est comme si la musique des géniaux américains, Talking Heads, avait trouvé une nouvelle jeunesse. “Fa-Fa-Fa”, tube 2007 de Datarock, ressemble à s’y méprendre à une cover du groupe de David Byrne. Sound Of Silver, l’album de LCD Soundsystem, n’est pas sans évoquer l’un de leurs chef d’œuvres, Fear Of Music. La pop clubbeuse et gentillement new wave de CSS ou New Young Pony Club s’amuse souvent à plagier leurs jeux de guitares. Clap Your Hands Say Yeah ! et Arcade Fire les citent comme une référence majeure. Tiga les a repris sur son album Sexor. !!! n’existeraient pas sans leurs inventions rythmiques et percussives. Des formations aussi créatives que Whomadewho, Rapture, Hot Chip ou Animal Collective ont certainement puisé chez eux quelques bonnes idées. Et quant au nom de Radiohead, il est directement inspiré de l’un des titres de leur album True Stories. On l’aura donc compris, ce groupe de l’âge d’or new-yorkais fait désormais partie de ces références que les artistes aiment à citer, célébrer, plagier ou sampler, histoire d’enrichir leur musique et de s’inventer une glorieuse lignée.

American Psychos
Mais au fond, qu’est-ce qui fascine tant les musiciens actuels ? Un sens de l’économie et de la tension tout d’abord, apparu dès le premier album du groupe, 77. Sortis d’une école dart, Tina Weymouth, Chris Frantz (tous deux diplomés) et David Byrne (il n’y a passé qu’un an), rejoints plus tard par Jerry Harrison, vont se distinguer sur une scène new-yorkaise où dominent l’esthétique du glam et un certain romantisme rock’n roll. “Anti-showbiz, anti-arrogant, anti-glitter”, selon Frantz, il ressemblent sur scène, selon Byrne, à “des jésuites, délaissant les solos de batterie et de guitare typiques de l’époque”. Et c’est vrai que l’effet, visuel comme sonore, est alors saisissant. Patrick Vidal, chanteur à l’époque avec Marie les Garçons, les découvre en 1976, lors de leur tournée en France en première partie des Ramones. “C’était d’une évidence folle. Une telle simplicité de moyens et d’expression nous a bouleversé. En pleine période punk, ils étaient déjà passés à une vitesse supérieure. C’était d’une modernité et d’une fraîcheur incroyable”. En deux années et deux albums, 77 et More Songs About Building And Food (78), ils sont en effet les auteurs d’une pop nue, directe et acérée, troquant la rage du punk pour une angoisse autrement contemporaine, idéalement mis en mots par David Byrne. Rien d’étonnant donc, à ce que les Heads soient devenus plus tard le groupe favori de Patrick Bateman, héros du célèbre roman de Brett Easton Ellis, American Psycho.
Autre élément de fascination pour les groupes actuels, c’est la dimension expérimentale et avant-gardiste du groupe, qui s’exprime plus encore dans les albums suivants, Fear Of Music (79) et Remain In Light (80), notamment grâce à l’arrivée de Brian Eno, producteur mais aussi cinquième membre officieux du groupe. Enfin, dernière innovation, leur capacité à concilier cette audace formelle avec un certain sens pop (tout de même éloigné des ritournelles eighthies) et surtout une ouverture aux musiques venues d’ailleurs, qu’elles soient originaires d’autres continents (l’Afrique, les Caraïbes), du coin de la rue (la dance-music, le funk, synthétisé sur Speaking In Tongues en 83) ou du fin fond de la cambrousse (la country revisitée et démantelée sur Little Creatures en 85).

Melting-pot new-yorkais
Pourtant, le seul génie de ces artistes ne suffit pas à expliquer comment un tel groupe à pu naître et occuper, pendant un peu plus de dix ans (jusqu’en 88 et leur ultime Naked), une place aussi unique dans l’histoire du rock. Manu Barron, grand fan et co-fondateur du tout nouveau Social Club parisien qui vient d’ouvrir, faisait justement récemment référence au groupe dans l’un des communiqués annonçant l’ouverture de sa salle de la rue Montmartre. “J’ai une théorie à leur sujet, que j’appelle la théorie du trou noir : depuis la naissance de la culture pop, disons depuis les premiers enregistrements rock’n roll du label Sun, on peut dire que tout converge vers les Talking Heads. Je ne parle bien sûr pas seulement du groupe, mais aussi de la scène new-yorkaise de la fin des années 70 et du début des années 80. Une époque d’utopie artistique totale où coexistent et fusionnent des tendances parfois opposées. C’est l’heure de gloire du disco, des débuts du hip-hop, d’un certain punk-rock, d’un certain jazz barré. J’ai presque tendance à dire que la ville ne s’en est jamais remis, et qu’aucune ville n’a depuis vécu un effervescence comparable. On pourrait donc dire que tout converge vers cette époque et ce groupe-phare, et que tout se redéploie à partir de cette même période”. Manu Barron n’a en effet pas tort. En l’espace de quelques années, la métropole new-yorkaise a concentré en son sein l’essentiel des innovations esthétiques qui irrigueront la plupart des musiques des décennies suivantes : le clubbing comme culture, le mix hip-hop, le DJing disco, les prémices du punk et de la new wave ou le minimalisme contemporain.
Au sein d’un tel creuset, l’une des qualités principales du groupe, c’est donc cette capacité à syncrétiser le formidable melting-pot new-yorkais. Barron : “cela réprésente pour moi comme une combinaison de rêve, entre le côté nerveux et saccadé du rock blanc et du rock’n roll des origines, le funk, la country et bien sûr les racines africaines”. Vidal : “Dès leurs débuts, Byrne m’a toujours confié qu’il baignait dans la musique noire, et que son jeu de guitare devait par exemple beaucoup au disco-funk de Bohannon (écoutez “Foot-Stompin’ Music”, c’est d’une rare évidence, NDR)”. Joakim, musicien et producteur français, autre fan déclaré, rénchérit : “ils ont réussi un véritable alliage entre la musique noire et blanche, entre le Nord et le Sud, qui n’a absolument rien d’exotique ou de caricatural. Non pas une addition, comme c’est souvent le cas dans la world-music, mais une synthèse”. Pour parler plus précisément de leur relation avec la musique africaine, parfois un peu exagérée, on pourrait dire les Talking Heads, avec Eno, ont réussi à transfigurer des cultures lointaines, empruntant quelques fragments à la Juju Music de King Sunny Ade, à l’Afro-beat de Fela, à la Rumba congolaise ou aux cultures les plus ancestrales, le tout infusé à l’heure de la froideur new wave 80’s et de l’émergence du village global.

La pop est un art
Longtemps associés au terme un peu pédant d’art-rock, les Talking Heads incarnent enfin l’image d’un groupe libéré des conventions pop et jetant des passerelles entre musique, cinéma, poésie, art plastique ou performance. Joakim, encore : “si je les considère comme l’une de mes influences majeures, ce n’est pas spécifiquement en termes de son, mais plutôt en termes de vision et d’ambition. C’est le parfait exemple d’un groupe arty et alternatif devenu populaire sans jamais faire de compromis, porteur d’un concept, d’un sens de l’image et de la scénographie, auxquels il faut ajouter le magnétisme et la présence atypiques de David Byrne. En quelque sorte, les Talking Heads n’étaient pas vraiment des musiciens, mais plutôt des artistes, dans le sens du pop-art anglo-saxon des années 60, qui faisaient de la musique”. En matière d’écriture, Byrne expérimente en effet un nouveau type de lyrics, inspirés de la banalité du quotidien, mais agencés selon une forme étonnament poétique et moderniste. Influencé par l’art de la performance, il imagine à la fois une nouvelle gestuelle, entre épilepsie et chorégraphie, et expérimente de nouveaux modes de chant, jouant sur le souffle, ou s’inspirant de l’art vocal des prêcheurs religieux. En termes de composition, et notamment grâce à Eno qui concentre son énergie sur le processus de création, le groupe expérimente de nouveaux modes de production, privilégiant l’erreur, le hasard, les concepts farfelus ou ingénieux. En termes visuels et scéniques, ils cassent à nouveau les codes, imaginent des clips visionnaires et décalés (“Road To Nowhere”, “Love For Sale”), Byrne mettant en scène un spectacle et un concert d’anthologie (Stop Making Sense) ainsi qu’un film étrange et hilarant (True Stories), qui concluent vers la fin des années 80 leur carrière en beauté.

Un héritage difficile
C’est d’ailleurs bien cette profusion d’expériences et de métissages, qui pose aujourd’hui problème. Quels groupes de pop, de rock ou d’électro peuvent désormais prétendre hériter des Talking Heads, et afficher une même ambition ? Les Daft Punk ? Il y a de ça chez eux, sauf qu’ils ont choisi une culture du loisir et du divertissement, qui peine parfois à enrichir notre vision du monde. Air ? Pourquoi pas, le groupe de Dunckel et Godin tissant des liens plutôt riches avec l’art, le cinéma ou la littérature, mais paraissant musicalement bien sage. Radiohead ? Il y a aussi de cela chez eux, leur parcours possédant quelques similitudes avec le groupe de Byrne. Animal Collective ? Ils possèdent un sens de l’expérimentation comparable, s’inspirent d’autres cultures, mais sont loin d’obtenir un même succès pop. Alors on a beau imaginer de multiples héritiers, on a beau adorer la musique actuelle, il faut bien avouer qu’en regard du parcours des Talking Heads, une grande part de la pop possède hélas aujourd’hui quelque chose de fondamentalement inculte, privilégiant le revival sur l’invention, la tradition sur l’expérimentation, le repli sur soi plutôt que l’ouverture au monde. Un constat un peu flippant tout de même, avec lequel sont d’accord certains de nos interviewés. Joakim : “Je trouve en effet qu’aujourd’hui ils sont un peu cités à tort et à travers, par les médias, dans les communiqués de presse des groupes, mais ça ne dépasse finalement pas le stade du sample mal fait. On ne sent pas derrière ces nombreux groupes, une véritable influence, une véritable compréhension de leur musique”. Manu Barron : “Le groupe défendait et illustrait l’utopie d’une sorte de culture globale. Il y a chez eux à la fois une reflexion sur l’image, le texte, la scénographie… Une sensation de truc immense. Bon, c’est aussi et d’abord le groupe de David Byrne. Un artiste véritablement total, au sens où c’est quelqu’un qui allie une part de folie, d’originalité, de clairvoyance et de génie. Et qu’il est assez difficile de retrouver aujourd’hui avec une telle intensité. Il y a bien sûr aujourd’hui des showmen, des hype-men, des types hyper talentueux, mais pas toujours de personnalités aussi complexes. Donc, c’est un peu normal que les groupes actuels se bornent parfois, même sans le savoir, à pomper leur son. Car il est très difficile de rivaliser et de s’inspirer d’une telle richesse, d’une telle complexité, d’un talent aussi unique que celui de Byrne”.
Alors, à quand un nouveau groupe capable de rivaliser avec cet âge d’or ?

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  1. 1 Art Blog » Talking Heads (1) : Dancing Legs Rétrolien dans 17 mars, 2008 à 9:07

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