Une histoire du clubbing et de la discothèque : Lucien Leibovitz, aux origines du mix

Auteur : Jean-Yves Leloup / Image : Archives Lucien Leibovitz

Version longue et inédite de l’article publié dans Tsugi au printemps 2008.

Figure inconnue du grand public, comme des DJs actuels, Lucien Leibovitz, récemment disparu, fût au cours des années 50 et 60 un pionnier du mix et du clubbing moderne. Retour sur le parcours de l’un des ancêtres du deejaying.

On sait peu de choses sur les origines du mix et du DJ, en tout cas avant l’explosion du disco et du clubbing à la fin des années 70. Si, du côté des pays anglo-saxons, il existe quelques ouvrages consacrés au phénomène, en France, cette forme de culture pop n’a jamais vraiment eu les honneurs des historiens. A part quelques souvenirs de dandys jet-set, publiés sous forme de biographies expéditives, il est en effet difficile de retracer chez nous, l’émergence de cette pratique.
Récemment, c’est un peu par hasard que l’on a croisé la route de Lucien Leibovitz, sans doute l’un de nos premiers DJs français, résident entre 1956 et 62 au Whisky à Gogo de Cannes, à une époque où le terme et le travail de DJ était encore loin de parvenir à une quelconque reconnaissance.
Il y a quelques mois, c’est au détour d’une interview de son fils, Frédéric Leibovitz, éditeur de musique et directeur de label (Cézame et notamment Cobra qui, au cours des années 70 avait publié les punks Metal Urbain et Asphalt Jungle, Sun Ra ou l’électronique de Richard Pinhas), que l’on a pour la première fois entendu parler de Lucien, grand-père oublié et méconnu de nos Laurent Garnier, Jennifer Cardini et autres Erik Rug. “En 1956, lorsqu’il a commencé, il était ce que l’on nommait alors un “opérateur » au Whisky à Gogo. Le Disc-Jockey n’avait pas de statut. Il était habillé en blouse blanche avec un éclair sur la pochette marqué «opéra¬teur» et son rôle était de passer des disques dans le club, qui était, je crois, le premier night-club en France à utiliser le disque en remplacement d’un orchestre. Déjà, à cette époque, il disposait de deux platines et faisait des enchaînements entre les morceaux, si possible en gardant le même rythme”.

Ce genre d’info étant rare, et cet aspect de l’histoire de la musique largement méconnu, on prend alors rapidement contact avec la famille pour obtenir une interview de l’intéressé. Le personnage étant plutôt âgé, et pas toujours facile d’approche, c’est par le biais d’un tiers, chargé de recueillir ses souvenirs, qu’on lui enverra alors une foule de questions qui agitent notre esprit : Comment définir l’univers de la nuit à cette époque ? Comment vous procuriez-vous les disques ? De quel matériel disposiez-vous ? Comment une soirée était-elle rythmée ? Aviez-vous des rapports avec d’autres DJ ? Quel était le type de public auquel vous aviez affaire ? Leur comportement ? La drogue était-elle présente ? Existait-il une certaine mixité sociale ou les clubs étaient-ils réservés à une élite ?
Hélas, quelques jours après un premier entretien, Lucien Leibovitz décède, laissant derrière lui pas mal de questions sans réponses. C’est donc grâce à son fils, Frédéric, qui tînt à honorer sa mémoire, que l’on parviendra finalement à reconstituer la carrière de Lucien, pionnier des platines.

Lorsque qu’il devient opérateur en 56, le concept de discothèque existe depuis moins de dix ans, et doit en grande partie son essor à quelques français qui exporteront le phénomène à Londres et à New York, un peu plus tard au cours des années 60 (lire à ce sujet l’article détaillé publié par mes soins sur le blog de Global Techno). Le premier club officiel de l’histoire méconnue de la discothèque est en effet le “Whisky à Gogo” de Paris, fondé par Paul Pacine en 47, suivi de près par Castel, qui parviennent alors à réunir une faune interlope, entre célébrités, créatures inverties, fêtards sans le sou et figures de la nuit. A cette époque, c’est la personnalité de Régine qui domine cet univers qui prend un malin plaisir nocturne à ignorer les privations de l’après-guerre. A la tête du Whisky à Gogo, elle révolutionne alors le monde de la nuit et de la fête. Dans son livre de souvenirs, “Moi, mes histoires”, elle évoque d’ailleurs cette époque pionnière du Whisky : “c’est là  que, jeune fille, j’ai inventé le concept de la discothèque, sans savoir que cela deviendrait un succès mondial.  Si j’avais pu le prévoir, je l’aurais déposé ! Pour que les types cessent de mettre des slows et d’ennuyer tout le monde en roulant des pelles à leurs copines pendant des heures, j’avais jeté le juke-box et à l’aide de deux tourne-disques je passais moi-même la musique, et surtout pas de slow. Je lançais le cha cha cha. J’avais peint les lampes de couleurs différentes et je m’amusais à faire des effets en tapotant sur le tableau électrique… Porfirio Rubirosa, (…) m’amenait la clientèle la plus chic, drôle et atypique de Paris. On ne servait quasiment que du whisky… Une vraie folie ». Régine, pionnière du mix ? Régine, visionnaire de la nuit, à l’image du new-yorkais disco David Mancuso ? Aussi saugrenu que cela puisse paraître, pour ceux qui ne l’ont connu que dans la « Ferme Célébrités », c’est un peu vrai, même si la story de la fête, de la débauche et du clubbing est un peu plus complexe que ne le décrit notre illustre aînée des nuits parisiennes, qui peut au moins s’enorgueillir d’avoir inventé le carré VIP.

En 56 donc, Paul Pacine ouvre un nouveau Whisky à Gogo à Cannes, à la pointe extrême de la Croisette. S’il envoie justement Régine pour en assurer, les premiers mois, le lancement festif et people, c’est notre ami Lucien Leibovitz qui va apporter à ce club toute son ambiance, entre découvertes musicales, lancement de nouveaux styles et tubes de l’époque.
Fourreur de formation, ayant fui la capitale pour Cannes suite à la crise de la profession, Lucien n’est pas un professionnel de la musique, mais un passionné. Sous l’occupation, c’est même semble-t-il un Zazou, ces jeunes gens épris de Trenet, de jazz et de musique noire, habillés de façon capricieuse et exubérante, et qui se rassemblent de façon clandestine pour écouter, autour d’un gramophone, les plus beaux vinyles swing qu’ils sont parvenus à sauver de la censure nazie. Après tout, il est assez logique que cela soit un ancien “branché” de l’époque (les zazous étant considérés comme les pionniers de ce phénomène) qui soit devenu le DJ résident d’un des clubs les plus réputés de la Côte. Au Whisky à Gogo, Lucien bosse comme un fou et apprend rapidement son métier. “Je commençais vers 21h30, jusque vers 4 ou 5h du matin, payé 60 000 anciens francs par semaine (90 euros, NDR). Tous les jours, il y avait du monde, été comme hiver, jamais un jour de repos ! Et je ne pouvais pas laisser ma place à quelqu’un, car il fallait être au courant de tous les disques. C’était difficile. Tous les jours je bossais. J’avais quand même six mômes à faire manger ! Côté musique, on passait les tubes de l’époque, beaucoup de rock. Mais la musique dépendait de la circonstance et de la clientèle, il fallait donc improviser. Le public du club pouvait être parfois très populaire, très midinette, et parfois plus chic, comme pendant le festival qui voyait défiler beaucoup d’artistes. Depuis ma cabine surélevée, je les ai tous vu défiler, les Gary Cooper, Errol Flynn… La consigne, c’était qu’il fallait qu’il y ait toujours du monde sur la piste, c’était très important, comme de ne pas interrompre la musique. Quand la musique s’arrêtait, comme par exemple après une série de rock’n’roll roll, tout le monde vidait la piste. Et comme la piste était grande, il était primordial de garder du monde. Si cela se vidait, il suffisait de lancer par exemple (il chantonne) “Only Yoouuuu”, des Platters, et c’était reparti !”.

Entre 56 et 62, Lucien ne possède pas de vraie concurrence. A Paris comme ailleurs, lorsque l’on n’a pas affaire à un orchestre un peu vieillot, ce sont les barmen qui se chargent, mécaniquement, de mettre les disques les uns à la suite des autres, selon une liste préparée par la direction. Lucien, contrairement à ses confrères, possède un véritable statut, certes un peu technique puisqu’on l’affuble d’une blouse blanche, et travaille, chose nouvelle, à l’aide de deux platines, équipées d’un “inverseur” (un “cross fader”). Son fils se souvient : “Grâce à ce système, il pouvait enchaîner deux morceaux en baissant le niveau de l’un tout en faisant arriver l’autre, composant ainsi des séquences d’une demi-heure avec des cha cha cha, sans perdre le rythme. En cela, il avait une véritable approche de chaque titre pour les enchaîner à la fois dans la tonalité et dans le tempo”. Mais, hier comme aujourd’hui, ce qui fait la valeur d’un DJ, ce n’est pas seulement la technique, mais surtout l’amour et la connaissance de la musique. Selon Frédéric, “Lucien possédait à la fois le sens de la découverte et de ce qui pouvait plaire. C’était une question d’instinct, de sensation. S’il voyait que la salle était plus populaire, il jouait de la variété italienne. En revanche, si c’était une clientèle pour le festival de Cannes,  il mettait plutôt du Sinatra. C’est un peu comme un DJ aujourd’hui qui, en fonction du lieu, va essayer de s’adapter, même si désormais les publics viennent parfois dans un lieu pour écouter un DJ qui possède un certain style. Par la suite, en famille, il nous a fait découvrir beaucoup de choses, pas mal de disques américains, les premiers Presley, des disques de do-wap. Mais le style qui lui tenait à cœur, c’était le swing, le jazz et le style « typic » c’est-à-dire tout ce qui est latino-américain, le boléro mexicain, le cha cha cha, car la musique de Cuba vers 59 était très riche et circulait énormément. Il recevait parfois des disques directement de là-bas. Et puis plus tard, il m’a fait découvrir les premiers disques de folk, Dylan, les Beatles, « ça c’est quelque chose qui va fonctionner » m’avait-il dit”.

Pour autant, Lucien Leibovitz n’a jamais vraiment eu conscience de son statut de pionnier, si ce n’est très tardivement peut-être. A l’époque, rappelle son fils, “il possédait une famille nombreuse, il fallait vivre ou survivre. Ce n’était pas un métier très considéré. C’était un peu trouble. Ma mère me disait de ne pas trop en parler, parce que ce n’était pas un métier très noble. C’était quand même une époque où le monde de la nuit était douteux”. Quelques années plus tard, en 1962, remarqué grâce à son sens du tube, de la programmation et du public, il finira par rejoindre un univers moins trouble, au sein de l’équipe musicale d’Europe 1 et ce jusqu’à l’âge de la retraite en 75 où il dirige alors le service de la…discothèque ! C’est au regard de ce parcours, de ce profil typique, que Lucien Leibovitz peut être considéré comme un DJ pionnier. Cet homme-là était un passionné de musique, pas vraiment musicien, qui tira toute son expérience de son rapport au public et à la danse, de son instinct, de son sens de la nouveauté et de la découverte qu’il réussit à faire partager aux fêtards de la Côte d’Azur comme aux auditeurs d’une des plus importantes stations radios. Une destinée qui en rappelle finalement beaucoup d’autres.

Le Top 5 de Lucien Leibovitz
Selon son fils Frédéric, Lucien “avait une très grande admiration pour un chanteur mexicain qui s’appelait Coco Sanchez, c’était sa passion absolue. Et puis bien sûr Duke Ellington. Il m’a souvent raconté qu’il est allé à Pleyel avant-guerre écouter des orchestres, et notamment Ellington, et cela avait été pour lui un véritable éblouissement. Et puis tous les Sinatra. Côté classique, sa préférence allait à Mozart, par exemple le “Don Juan”. Enfin, la Bossa Nova. Au début des années 60, lorsqu’il est entré à Europe 1, il fût l’un des grands initiateurs du public français à la Bossa Nova. Il l’a programmé sur les ondes, il l’a vraiment fait connaître et je crois qu’il a reçu une décoration du Ministère de la Culture au Brésil en tant que promoteur et ambassadeur de la Bossa dans l’hexagone. A ce titre il appréciait particulièrement Joao Gilberto. Un top 5 très éclectique, donc”.


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14 Responses to “Une histoire du clubbing et de la discothèque : Lucien Leibovitz, aux origines du mix”


  1. 1 Adrien 17 juin, 2008 à 8:28

    Bonjour,

    J’avais déjà beaucoup apprécié cet excellent article dans Tsugi, et cette version est encore plus passionnante.

    Un personnage méconnu mais historique pour nous.

  2. 2 Violaine Schütz 18 juin, 2008 à 9:55

    Lucien : notre grand père à tous!

  3. 3 sheu 23 juin, 2008 à 10:00

    superbe article et kel class ce leibovitz!

  4. 4 Monoman 25 juillet, 2008 à 10:50

    Excellent article. Nous dénicher une bonne histoire comme celle-ci, c’est aussi appréciable que de nous faire écouter une rareté !

  5. 5 Anonyme 8 août, 2008 à 11:10

    Lucien leibovitz était mon grand père ,
    un vrai personnage, comme on n’en rencontre peu,
    passionné avec la même force , jusqu’au bout.
    Merci pour cet article.
    Merci aussi pour les commentaires des lecteurs , très touchants.

    Emilie Leibovitz

  6. 6 Hagelstein Timothy 23 août, 2009 à 5:09

    Personnellement je connais bien Frédéric puisque je travaille avec lui depuis plus de vingt ans, je connaissais Lucien de réputation mais j’ai appris beaucoup de choses par cet article. Je comprends mieux aujourd’hui d’où vient l’immense talent du fils (le meilleur éditeur de librairie musicale d’Europe.
    Magnifique article.

  7. 7 Mariouche 14 septembre, 2009 à 3:24

    Moi je me rappelle qu’on allait manger chez eux à la Bocca parce que ma mère était une amie de la fille (de Lucien). J’avais 6 ans comme le plus jeune des frères avec qui je passais des heures à sauter sur le sommier qui nous servait de trampoline pendant qu’à côté, dans la même chambre, un autre des frères, vouté au-dessus de sa table, faisait des armées entières de petits soldats en pâte à modeler de 3 centimètres de haut avec leur harnachement complet et qu’encore un autre (qu’on appelait Coco) jouait de la guitare électrique à fond la caisse dans ses oreilles. On était 10 au minimum pendant les repas dans la petite cuisine, et quand il y en avait un qui voulait aller aux toilettes, il devait passer sur la table au milieu des verres et des assiettes. C’était les temps épiques, les temps héroïques!!

  8. 8 DEVEZE François 17 mars, 2010 à 11:54

    Par hasard je retrouve quelques traces très lointaines et floues de mon adolescence sur ce fichu Web. Années 60. Très pote avec Frédéric.
    Houilles petite ville dortoir de Seine et Oise. Petite maison de banlieue. On a un tourne-disque et quelques 45t.
    Frédéric, lui en a plus, des disques. Pour cause..
    Papa bosse à Europe1 çà aide !
    Et nous passons nos jeudis à écouter je crois, beaucoup de 45t ! Probablement toujours les mêmes ! Les Tornadoes, les Shadows, Cliff ! Et j’ai oublié les noms de tant d’autres groupes de pionniers à la fois nuls et superbes !
    Mes parents m’offrent ma première guitare à 10 balles et quelquepart grâce à cette rencontre avec toi et tes disques, j’ai appris la guitare et en ai joui et fait profiter les amis toute ma vie ! Certaines rencontres sont déterminantes. Les Leibovitz en ont fait partie ! C’est sûr !
    Je garde religieusesement une matrice de 45t d’un disque de Cliff Richard and the Shadows que Frédéric m’avait offert. Ces épreuves que les producteurs envoyaient aux programmateurs des radios tels son père pour être programmées. Car en ce temps là, on était « Programmateur » !!!
    Pas de pochette, pas d’illustration sur le rond central, Face A deux titres. Face B, vierge.
    Frédéric , une fois de plus, je t’ai reconnu.
    Si tu me dis juste que tu te souviens de nos jeudis après midi musicaux sur nos Tepazz, alors je serai content.
    Super content !
    François.

  9. 9 Daniel PRAT (Barclay 60) 13 octobre, 2011 à 2:13

    Le Créateur du Whisky a Gogo est Paul PACINI en 1947. Il est né en 1924 est encore de ce monde ,on vient de lui fêter a Cannes ses 87 Ans.
    J’ai un portrait pris lors de son Anniversaire.

  10. 11 Franck 25 août, 2012 à 8:56

    Excellent article !

  11. 12 Patrice F-G 22 février, 2014 à 4:09

    Qui se souvient de son émission sur Europe avec un « grand » du cinoche de l’époque: André Pousse ?
    Très bel hommage à Lucien, merci.
    Patrice


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