Sonic Fiction & Afro-Futurism

Auteur : Jean-Yves Leloup

Image : Juan Atkins, chez lui à Detroit, par Pierre-Emmanuel Rastoin.

« More Brillant Than The Sun », livre culte et cryptique édité en 1998, reste encore aujourd’hui un ouvrage visionnaire et provocateur. De Sun Ra à Underground Resistance, en passant par Dr Octagon et 4 Hero, Kodwo Eshun y explore les mythologies infinies de l’afro-futurisme.

Première question toute simple : qu’est-ce que l’afro-futurisme ? Une notion développée par des auteurs et des critiques américains tels que Mark Sinker, Greg Tate et surtout Mark Dery ( « Black to the future », 1993), mêlant, en un même mouvement, tout un pan d’une certaine subculture black, entre science-fiction, cultures techno et hip hop. Loin d’un discours socio-politique formaté, des mythologies urbaines qui ont nourri le hip hop militant, et de la nostalgie du continent primitif et perdu, l’afro-futurisme permet d’apporter un éclairage révolutionnaire sur toute une lignée d’artistes hors normes, qu’ils soient écrivains ou musiciens.
C’est d’ailleurs l’ambition du tout jeune Kodwo Eshun qui, en 1995, se lance dans l’écriture fiévreuse de « More Brilliant Than The Sun : Adventures In Sonic Fiction ». Ce journaliste émérite, collaborateur de The Wire, i-D, ou The Guardian, grand lecteur de la science-fiction black et spécialiste de la scène électro, se plonge alors dans cinquante ans d’une histoire musicale souvent négligée. Kodwo Eshun s’élève en effet contre une grande partie de la critique musicale, qu’il accuse de se reposer sur une mythologie et un langage fossilisés. L’auteur préfère en effet se plonger dans les mythes et les théories inventés par les artistes eux-mêmes (la « skratchadelia » selon Sonz of a loop da loop era, la science du « mixadelics » selon George Clinton, l’idée de « internal Empire » chez Robert Hood, les délires SF de Drexciya…). Il glose à partir des pochettes et des titres d’albums, il décortique les livrets, et se lance dans l’exploration tout azimut d’une diaspora black et digitale, qui s’étendrait, selon lui, des premières expérimentations jazz de George Russell aux débauches rythmiques des junglists actuels. À cela, il faut encore ajouter l’électronique de Sun Ra et Herbie Hancock, « l’astro jazz » d’Alice Coltrane et Pharaoh Sanders, « le hip hop cosmophonique » de Dr Octagon et Ultramagnetic MC’s, le « post hip hop » des Jungle Brothers et Tricky, le « dub spectral » de Scientist et Lee Perry ou encore « l’acid despotique » de Bam Bam et Phuture. Vous l’aurez compris, Eshun se veut plus un inventeur de concepts qu’un simple auteur. Son livre regorge d’ailleurs de néologismes ( futurhythmachine, AfroDiasporic futurism, phonofiction, rhythmatician, « Symbiopsychotaxiplasm », j’en passe et des meilleurs), et de slogans à l’emporte-pièce ( » The DJ is a tactilist », « The medium is a mindstate », « The future is an accident »). À première lecture, on se sent rapidement agacé par cette logorrhée verbale de concepts plus ou moins foireux. Pourtant, au fil des pages, on se laisse peu à peu séduire par cette capacité de l’auteur à plonger dans l’univers bigarré de ces musiciens inspirés. Car les artistes qui intéressent Eshun sont certes des pionniers, des inventeurs, mais aussi des mystificateurs et des illuminés qui ont réussi à élever leur art au-delà des concepts réducteurs de la norme black. Chez Eshun, la notion de « négritude » (puisqu’il faut bien lui donner un nom) se dilue dans un flux complexe d’idées, de mythes et de machines. Pour être plus concret, la musique qui intéresse l’auteur, c’est celle, irréelle et visionnaire, de ces artistes qui ont décidé de quitter leur enveloppe humaine et culturelle originelle. Le « jazzman » Sun Ra se disait né sur Vénus, Juan Atkins rêve aux extra-terrestres et se projette dans le cœur des machines, Cypress Hill et DJ Muggs hallucinent dans les vapeurs de skunk, et Mad Mike se rêve en maquisard high-tech d’un monde souterrain. Ce qui intéresse Eshun, ce n’est ni la triste réalité sociale de Detroit ou du Bronx, et encore moins la biographie fidèle de ces artistes de génie. Mais ce sont leurs visions, leurs inventions sonores et plus que tout, leur art de la « sonic fiction », c’est-à-dire cette capacité à inventer des mondes fantastiques et virtuels. Les fictions soniques selon Eshun, ce sont ces mythologies musicales qui hantent toute la musique de la fin du Xxe siècle. Celles que l’on retrouve sur « The Amazing Adventures of Grandmaster Flash on the Wheels of Steel ». Mais aussi chez les artificiers de Bomb Squad (Public Enemy), et leurs titres vindicatifs ( « War at 33.3 », « Incident at 66.6 FM »). Ce sont encore les manifestes rageurs et les contes cyber de UR (« Electronic warfare : designs for sonic revolutions », « Biosensors in tunnel complex africa »), la mythologie du mix chez Lee Perry, pionnier du dub, ou enfin les rêves cosmiques d’une Alice Coltrane. Autant d’histoires et d’épopées qui rendent finalement leur musique plus étrange, émouvante et belle encore.

Kodwo Eshun « More Brilliant Than The Sun : Adventures In Sonic Fiction », Quartet Books, 1998.

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4 Responses to “Sonic Fiction & Afro-Futurism”


  1. 1 groovenvibes 2 juillet, 2008 à 11:39  

    Effectivement, ce livre a l’air passionnant et surtout, semble offrir un angle de vue singulier sur les mythes qui sous-tendent la techno. Dommage qu’il ne soit pas traduit en français.

  2. 2 Thomas Mania 14 juillet, 2009 à 12:36  

    Dear People,

    the rock’n’popmuseum in germany starts in November an exhibition which is called "Techno – a view back into the future". Therefore I found this magnificiant picture showing Juan Atkins. Perhaps it is possible to use it in our exhibition as a big reproduction. Of course we are disposed to pay the licence fee for a high resolution file. Perhaps you can help me.

    Looking forward your answer

    Greetings from germany

    rock’n’popmuseum
    Dr. Thomas Mania
    Udo-Lindenberg-Platz 1
    48599 Gronau
    Germany

  3. 4 Laurent 28 mai, 2012 à 12:20  

    Je souhaiterais contacter l’auteur de cet article car je réalise un documentaire en lien avec ce sujet. Merci


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