Du phonographe à l’iPod : Une courte histoire du support discographique

Auteur : Jean-Yves Leloup

Cylindres contre disques, cassettes contre vinyles, CD contre MP3… Mark Coleman raconte dans son livre « Playback » plus d’un siècles de mutations et d’affrontements, sur fond d’innovation technologique et de guerre économique.

C’est une évidence, la musique vit aujourd’hui une profonde mutation numérique. Le support-disque, tout comme l’industrie musicale sont en proie à un phénomène de dématérialisation qui semble irréversible : essor du MP3, développement des disquaires en ligne, lancement de formules d’écoute et de vente par abonnement mensuel sur le Net…
Cependant, aussi nouvelle que puisse paraître cette révolution, elle rappelle par de nombreux aspects l’histoire mouvementée de l’industrie du disque depuis la fin du 19e siècle. Les différents débats, voire les affrontements, entre musiciens, éditeurs, labels et public ne datent pas de l’ère du P2P. La guerre des formats ne se résume pas non plus aux récents combats menées entre CD et MP3.
Ces années d’inventions et de guerre, c’est ce que raconte « Playback », l’excellent livre du journaliste américain Mark Coleman. « Lorsque j’ai débuté ce livre », rappelle-t-il dans l’introduction, « j’avais comme idée d’écrire l’histoire de la platine disque, que l’on peut considérer comme la force motrice de la culture populaire du 20e siècle. Mais au fil de son écriture, l’histoire de cette simple machine s’est transformée en l’histoire des technologies musicales, depuis le premier phonographe Victrola jusqu’à l’Internet ». Une story passionnante car si « la technologie détermine le format des objets musicaux, le format peut lui-même influer sur la nature même de la musique». « Si par exemple le rock’n roll a connu un tel essor dans les années 50, cela n’est pas dû à la seule inspiration d’Elvis, ou à la simple fusion entre le Rhythm & Blues et la Country & Western. Le genre a été à la fois propulsé par le 45 tours, encouragé par l’invention de la radio mobile et de la platine portable, promu par les premiers radio DJ et, in fine, porté par l’explosion démographique du baby boom ».

Guerre économique
L’épopée contée par Coleman débute en 1877, lorsqu’Edison fait la démonstration du phonographe, permettant l’enregistrement et la lecture du son ! Animation de foire vers 1900, son invention connaît un énorme succès au début du 20e siècle. Mais c’est son concurrent Emil Berliner qui avec son gramophone inventé en 1887, va dominer le marché à partir des années 20. Avec le Victrola, on assiste en effet à la naissance du premier véritable tourne-disque destiné à une consommation de masse. Le premier combat entre formats, cylindres de métal contre disques de shellac (le vinyle ne fera son apparition qu’après-guerre) à lieu dès cette époque. Les consommateurs sont confrontés à deux médiums incompatibles et dont le disque, plus facile à produire et à enregistrer, sort gagnant. Au cours des années 10, les Américains achètent plus de 27 millions de disques, et trois majors dominent déjà le marché, Edison, Victor et Columbia.
Mais dès les années 20, cette industrie est menacée par l’apparition de la radio, dont le son est à la fois plus net et plus chaleureux, mais qui est surtout gratuite. Les labels vont réagir grâce à un puissant travail de lobbying et tenter d’interdire aux radios de diffuser leurs productions. D’un autre côté, au cours des années 30 et 40, c’est le célèbre James Petrillo, directeur du syndicat des musiciens, qui va inlassablement combattre le disque et la radio, tous accusés de spolier ses artistes. A l’époque, sa virulence et son pouvoir de nuisance dépassent de loin les récentes actions menées par les majors contre le P2P.

33, 45 ou 78 ?
Après-guerre, en 48, les laboratoires de la Columbia mettent au point le LP, le long-player, en gros l’album 33 tours, destiné à l’origine à la musique classique. Le « microsillon » peut contenir 25 minutes de son par face, soit 7 fois plus qu’un 78 tours et pour une qualité bien meilleure. En réponse, RCA lance son propre microsillon, mais à une vitesse différente, 45 tours, et pour une durée maximum de 4 minutes. Sans le savoir, les laborantins des deux labels ont inventé le format de l’album et du single, qui deviendront les piliers de la culture pop et rock des années à venir. Au cours des années 60, les ventes d’albums dépassent celle des singles, suivant l’évolution du rock vers plus d’ambition formelle et de complexité, et portée aux USA par l’essor des radios FM. L’avènement des électrophones et des disques stéréo va lui aussi encourager l’essor de l’album, sans oublier les rapides développements du studio multipistes, dont les Beatles compteront parmi les pionniers.

K7 vs LP vs CD
Cependant, si le format de l’album vinyle paraît indétrônable, son rôle commence à s’effriter dès les années 70 et la commercialisation de la cassette audio. Avec elle, une nouvelle manière de consommer la musique fait son apparition, qui apporte à l’auditeur une plus grande liberté de choix, de programmation, d’échange et de découverte. En 79, 2 milliards de disques sont vendus contre 2 milliards de K7 aux USA. L’arrivée du ghetto Blaster puis du Walkman couronneront même la K7 comme le médium le plus moderne des années 80, préfigurant toute la culture actuelle du MP3. Les copies et les échanges de K7 sont d’ailleurs telles qu’à l’époque, on impose une taxe sur les lecteurs et K7 vierges et que l’on lance en 80 la fameuse campagne, « Home Taping Is Killing Music », sans succès. Les consommateurs de musique sont alors considérés comme de simples pirates, alors même qu’une étude publiée la même année indique que les « home tapers » sont aussi ceux qui achètent le plus de disques. Cela ne vous rappelle-t-il pas quelque chose ?
En quelque sorte, la vengeance de l’industrie du disque sera terrible, puisqu’elle lance le format du CD au début des années 80 pour l’imposer totalement entre 1990 et 91 (du jour au lendemain les vinyles seront remisés au fond des magasins). Contrairement à la K7, le CD est un format « playback only », qui ne permet que la lecture. Et si pour la majorité il offre un son plus clair et défini, débarassé de tout bruit de fond, il est par contre vendu 50% plus cher (15 contre 10$) pour un prix de revient équivalent au vinyle sinon inférieur. L’industrie de la musique atteint alors une forme d’apogée entre la fin des années 80 et 90, le marché du renouvellement étant particulièrement prolifique (les consommateurs rachetant sur CD leurs anciens vinyles).

Crise numérique
Pourtant, dès cette époque, une crise se profile. Sur l’élan du CD, les constructeurs tentent de mettre sur pied un format parallèle, proche de l’ancienne K7, mais sans pourtant jamais réussir à imposer la DAT (Digital Audio Tape), la DCC (Digital Compact Cassette) ou le Mini-Disc. A part la DCC, aucun de ces formats n’est compatible avec d’autres lecteurs et surtout le catalogue d’artistes disponibles est réduit à quelques centaines de références. La même mésaventure se reproduit en 97 avec le lancement de deux formats concurrents, le DVD audio et le Super Audio CD, qui connaissent le même dédain de la part du public. Comment les consommateurs pourraient-ils se laisser berner une seconde fois ? Par ailleurs, cette dynamique de crise s’accompagne d’une forme de surproduction de la part des majors à la fin des années 90, et une réduction de la variété des artistes présentés dans les magasins. Chacun des grands labels mise parfois beaucoup sur un seul et même disque et se risque à des millions d’invendus. Selon l’organisme Soundscan, en 1999, moins d’1% des myriades de CD édités vendent plus de 10 000 copies. Et pire, en 2001, la baisse de qualité des lecteurs CD est telle que le Wall Street Journal estime qu’entre 1 et 4 milliards de CD illisibles se sont accumulés chez les consommateurs !
En d’autres termes, au début du 21e siècle, l’absence de vision à long terme des majors, la perte de liberté de la part du consommateur et la démocratisation du numérique vont mettre à mal l’équilibre du marché pop établi depuis la seconde guerre mondiale.
Fin des années 90, Les majors ont délaissé l’innovation technologique au profit des constructeurs informatiques, le code du CD est cracké, les ordinateurs sont livrés équipés de graveur de CDs et en 2001, le MP3 explose, les ventes de CD-R dépassent celle des disques. Le P2P se développe en moins de deux ans, entre 99 et 2001, atteignant l’un de ses pics sur le fameux site Naptser, cette dernière année. La suite, on la connaît presque. Et il faudra sans doute voir passer encore un peu de temps avant que le système et l’industrie ne parviennent à trouver un nouvel équilibre numérique, et regagner la confiance des consommateurs.

Mark Coleman « Playback – From the Victrola to MP3, 100 years of Music, Machines, and Money », Da Capo

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7 Responses to “Du phonographe à l’iPod : Une courte histoire du support discographique”


  1. 4 Anonyme 16 novembre, 2011 à 11:37  

    je l’aime bien ce site

  2. 5 mama76 8 octobre, 2013 à 8:19  

    vs m’avez beaucoup aider pour un exposer je vs remercie

  3. 6 mama76 8 octobre, 2013 à 8:20  

    mais il faudrai quand meme le remettre a jour

  4. 7 mama76 8 octobre, 2013 à 8:20  

    !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!


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