Mr Oizo, canard boiteux

Interview : Jean-Yves Leloup

Album à découvrir ici : http://www.myspace.com/oizo3000

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A l’occasion de la sortie de son excellent album, Lambs Anger (Ed Banger/Because Music), le musicien et cinéaste Quentin Dupieux, alias Mr Oizo, nous parle de surréalisme, d’idiotie et de techno belge…

La pochette de ton dernier album fait directement réfrénce au cinéma de Bunuel. Quels sont tes liens avec le surréalisme ?
Le surréalisme est présent chez moi, mais ce n’est pas une obsession non plus. Je me retrouve beaucoup dans cette façon de faire, en particulier dans un film comme « Un chien andalou », où le principe du cadavre exquis, et finalement le n’importe quoi,  génère une forme de deuxième sens. J’aime beaucoup cette démarche. Et lorsque l’on s’est posé la question de la pochette, l’idée du cadavre exquis m’est venue tout de suite, parce que le disque, c’est ça, je l’ai fait sans guide, c’était le matin, je me levais, j’enregistrais des trucs. Quant à Flat Eric, tout le monde croît que je veux lui taillader l’œil, comme si je voulais détruire le passé, or c’est plutôt l’inverse, c’est une vraie célébration de Flat Eric.

Bunuel a-t-il été un déclic dans ta carrière cinématographique ?
Non, c’est l’inverse. Au tout début, entre 18 et 20 ans, j’avais déjà fait pas mal de petits courts-métrages, et une amie proche insistait pour que je voie Bunuel parce qu’elle me disait, « tu essayes de faire du Bunuel » et moi je ne connaissais pas. Pendant longtemps, je ne m’y suis pas intéressé, et quand j’ai découvert notamment sa période française, je m’y suis reconnu. Dans cette période, chez lui, il y a des éléments liés à la comédie, à l’écriture et à l’absurde qui m’intéressent tout autant que les films surréalistes de ses débuts.

L’absurde, l’humour, le surréalisme, ce ne sont tout de même pas des choses très faciles à intégrer dans la musique…
Effectivement, si la musique drôle c’est « Il est beau le lavabo », il y a en effet un côté odieux. De mon point de vue, je ne fais pas de la musique drôle, mais de la musique qui a de l’esprit. Ce n’est pas juste ce que l’on entend qui est important, c’est aussi la personnalité de l’artiste qui s’y cache. C’est pour cela qu’il y a des voix synthétiques dans le disque, ce n’est pas juste pour l’effet de style, c’est pour rappeler que je suis aux manettes, et que c’est fait avec esprit. Par exemple, un mec comme Aphex Twin qui a fait à peu près 80% de merdes et 20% de trucs géniaux, même son pire morceau, quand tu l’écoutes, tu y accordes beaucoup plus d’intérêt, tu l’écoutes différemment, sachant que c’est lui. Ca, je trouve que ça compte. Les vrais artistes qui comptent, ce sont les mecs pour qui c’est valable. Même si tu fais de la chiasse, on va écouter différemment et essayer d’y trouver quelque chose de bon. L’électronique, que je trouve souvent trop répétitive et prévisible, manque justement souvent d’esprit.

En tant que réalisateur, tu me sembles avoir une approche différente de la musique. Il y a sur cet album une forme de montage…
Oui, j’ai toujours monté la musique depuis que j’utilise l’ordinateur. J’ai toujours eu ce rapport au timing et spontanément, même inconsciemment, j’essaye de faire une construction qui respire, avec des moments dramatiques, d’autres plus légers, des moments vides, des moments trop compliqués, c’est donc loin d’être n’importe quoi. Au départ j’y ai jeté un peu n’importe quoi et c’est par la construction et le montage des morceaux que j’ai fabriqué un truc cohérent. Comme il n’y avait pas de guide au départ, et que je fonctionnais sur ce principe du cadavre exquis, je me suis débrouillé par la suite pour y trouver une forme d’harmonie. Je ne pense pas que cela soit si proche de ma manière de faire des films, mais je pense que spontanément, ça respire.

Il y a par ailleurs une forme de mise en scène des sons et des morceaux…
Tout à fait. Notamment parce que je veux que les gens sentent une présence humaine, que l’on ait conscience d’écouter un truc et que quelqu’un nous parle. D’où les quelques voix, comme celle disant par exemple « Vous êtes tous des animaux », qui viennent ponctuer l’album. Cela peut sonner comme une simple blague, et d’ailleurs c’en est une, mais c’est aussi une manière d’interpeler la conscience des auditeurs.

Il y a enfin une pauvreté, mais une pauvreté revendiquée, dans ta musique…
Tout à fait. Je suis un artiste honnête à ce propos. Je n’ai jamais essayé d’être autre chose que ce que je suis. Je me contente de mes petits outils et de ma façon de faire. Et c’est pareil pour le cinéma. Je n’ai absolument aucune envie de perfection ou de choses plus élaborées. Cela fait presque quinze ans que je fais de la musique, je pourrais avoir l’envie de franchir un pas, embaucher des musiciens. Hé bien non, j’aime et j’adore ce côté artisan, j’aime ces contraintes que je m’impose. C’est pour cela que j’aime faire de la musique. Je plains fortement les mecs virtuoses, qui ont de grandes facilités à composer de la musique et qui, dès qu’ils sont sur un piano ont les mains qui s’envolent, je les plains parce qu’il n’y a pas de barrières. Comment tu choisis dans ces cas-là ? J’ai donc mes petites barrières et je les chérie. J’apprends petit à petit la musique et, depuis dix ans, je n’ai pas beaucoup progressé. La toute petite progression, elle est pour moi énorme, magnifique, parce qu’elle vient de moi, chaque fois je repousse des petites barrières.

Quel est ton rapport avec l’enfance, cette enfance à la fois hargneuse et angélique qui me semble évoquée dans le titre, Lambs Anger, c’est-à-dire « la colère de l’agneau ».
L’enfance est en effet très présente chez moi. Je pense qu’un adulte est un con qui s’invente une personnalité, qui pense comprendre la vie d’un point de vue adulte. Or, tous les gens qui tuent l’enfant qu’ils ont été sont en quelque sorte mort. On vit entouré de morts. Ce n’est pas pour cela qu’il faut être débile, mais il faut savoir garder l’enfant qui est en soi, un artiste c’est avant tout un enfant. Un mec trop conscient de son talent, de ses capacités, de ses objectifs, ce n’est plus un artiste, c’est un faiseur. Bon, je peux être très admiratif de plein de mecs qui sont des faiseurs. Quand je branche une machine ou que je joue un son sur mon clavier, j’ai toujours cette approche débile. Et puis je vis avec un enfant, et je revis donc un peu tout ça. Je me sens donc plus proche de l’enfant que de cette fausse façon d’être un adulte, cette invention du monde moderne : être un adulte.

Tu parles de débile, mais je trouve que le mot qui convient le mieux est idiot.
Cette expression vient purement de mon adolescence, « débile » était alors un mot jouissif, interdit, un peu gênant.

Il y a une jouissance à faire le débile ?
Mais à fond, complètement. Et puis il faut assumer. Là, tu vois, on parle depuis un quart d’heure, j’ai l’impression d’être beaucoup trop sérieux dans la manière de parler de mon travail, j’essaye trop de canaliser mes idées, ça se veut trop sérieux alors que je fais de la musique débile avec un tout petit peu de malice. Certes, ma musique ne se résume à quelques bruits de casserole, mais au fond, c’est complètement débile.

Sur ta page Myspace, comme pour la promo du disque, tu as choisi une simple photo d’identité, ça traduit quoi ?
La non-volonté de me représenter, que ce soit sur Internet ou dans des magazines. Je n’ai pas envie de me mettre en scène. Une photo d’identité, celle de mon passeport, c’est ma représentation la plus basique, c’est ce mec qui fait la musique et puis voilà. Je n’ai pas envie de me vendre en tant que personne. Ce n’est pas pour me cacher, c’est juste que je n’en ai pas l’énergie. C’est la seule photo que l’on a prévu pour la promo.

Est-ce que ton album précédent, « Moustache », a été compris à l’époque où il est sorti ?
C’était purement un album d’autiste, avec là de la vraie débilité profonde, celle d’un mec qui ne communique plus, enfermé avec son ordinateur, et qui peut passer trois semaines à travailler une portion de vingt secondes. Pourquoi pas d’ailleurs ? A l’époque, cela m’a semblé le truc parfait pour moi. Je voulais faire ce truc autiste. Plein de gens me disaient, « ce bout-là il faut le répéter quarante fois et tu vas obtenir un tube », mais pour moi, l’idée, c’était de faire de petites portions. Après, en ce qui concerne l’accueil du disque, le rejet et l’adoration qu’il a généré me rassurent. L’unanimité, c’est l’angoisse, le truc moyen où tout le monde dit, 5 sur 10, oui sympa, c’est l’angoisse aussi. Ca ressemblait à la sortie du film « Steak » où pas mal de gens ont crié au scandale. Mais il y avait aussi une petite poignée de gens qui ont défendu le film dans la presse, ou dans la rue. J’ai des fans de ce film et ça me suffit. Ca me rassure.

F Com, qui a sorti le disque à l’époque en 2005, le considérait comme un album anti-commercial…
Et ils avaient tout à fait raison. C’était non-commercial, et sans doute mal exprimé. Je ne leur en ai même pas parlé, de ce disque. Je leur ai donné, je leur ai dit, « vous le sortez » et puis au revoir. J’aurais pu un petit peu m’expliquer, sauf que j’étais dans une espèce de truc autiste et une certaine angoisse de sortir un disque. Pour eux, c’était aberrant, mais ils ont respecté mon choix de le sortir. Cela dit, je suis très content. C’est un peu comme Steak, c’est une aberration dans le système français, et je suis très content de l’avoir fait, je n’ai pas envie de me standardiser, de bien faire mes devoirs et tout ça.

Tu me sembles aussi pratiquer un art de la déconvenue. Tu apprécie les effets qui tombent à plat, les trucs boiteux.
J’aime bien ce qui boite. Je suis un peu mal à l’aise quand je trouve une formule qui fonctionne super bien et je préfère donc souvent la détruire, plutôt que de l’appliquer à la chaine. Désormais, c’est même devenu un procédé inconscient, ça se fait tout seul. Je pense juste que l’on vit dans un monde de formules. Faire boiter les choses, faire tomber un effet à plat dans un film, ca rend mes trucs un tout petit peu plus vivant que les formules qui fonctionnent, plus humain que tout ces systèmes que les gens répètent à l’infini.

Pour en revenir à la musique, tu es un enfant du hip hop plutôt que du rock ?
Je n’ai aucune culture du rock. Je n’ai jamais eu aucune période rock, ça n’a jamais existé chez moi, à part le rock détourné comme les Beastie Boys.

Le hip hop que l’on entend sur ton album, c’est un hip hop innocent, festif, celui du début des années 80…
Oui, quelque chose proche de De la soul, de la découverte du sampler, des textes naïfs et pas vraiment revendicatifs. Si j’ai écouté un peu toutes les époques du hip hop, je préfèrerais parler de musique noire en général. Car très vite je me suis tourné vers la funk, Miles Davis… Ca a toujours été plus noir que blanc. Bowie, je m’en fous un peu, Elton John, le rock je m’en fous. Sauf lorsque Funkadelic s’est aventuré vers l’électrique.

Tu fais aussi référence dans ton disque à la techno belge, cette techno un peu idiote et jouissive des premières raves européennes du début des années 90. Est-ce que tu es aussi passé par là ?
En fait, je n’en ai jamais vraiment écouté, c’est un peu malhonnête de ma part. Un jour, on est parti jouer en Belgique avec Pedro et Feadz, et j’ai eu cette pulsion de composer un morceau pour l’occasion, et j’ai commencé à travailler sur « Bruce Willis Is Dead » et je l’ai joué là-bas où cela a très bien fonctionné. Je me suis dit qu’il y avait là un filon (rires). En fait, l’idée c’est de jouer sur une référence, un truc un peu mauvais, plutôt que de bander sur Prince ou Bowie. S’inspirer de la techno belge, au fond, c’est assez noble (rires).

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