Tribute bands : la guerre des clones

Texte : Jean-Yves Leloup. Version longue (mais alors vraiment plus longue) de l’article publié dans le numéro de décembre 2008 de Tsugi Magazine.

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Connaissez-vous Fan Halen, Pink Fraud, Sample Minds, 2U, Aeromyth, The Cured ou Oasis’nt ? Ces tribute bands qui reprennent sur scène le répertoire des plus célèbres groupes de l’histoire du rock, connaissent un tel succès que l’on en vient parfois à préférer la copie à l’original.

La légende, ou la croyance populaire, veut que chacun de nous possède sur Terre un sosie parfait. Dans le domaine de la musique pop, c’est même une réalité que l’on doit aux tribute bands. Désormais, la moindre formation ayant marqué l’histoire du rock possède ainsi un ou plusieurs tribute bands qui se chargent de reprendre sur scène leur répertoire, parfois avec une perfection des plus troublantes. Né à la fin des années 80, le phénomène se développe au cours des années 90, particulièrement en Angleterre, terre d’élection de la culture pop, pour constituer aujourd’hui un genre à part entière de l’industrie de la musique et du spectacle. « La première fois que j’en ai entendu parler », se souvient Armand Thomassian (fondateur du festival Aquaplaning, producteur pour Universal et grand amateur du genre), « c’est en feuilletant la presse anglaise, des magazines comme Mojo, Sounds ou le NME, dont les dernières pages regorgent d’annonces consacrées à ce type de groupe. Une formation nommée les Australian Doors m’avait beaucoup intrigué, étant donné que je n’avais jamais pu voir le groupe de Jim Morrison sur scène, et qu’ils faisaient partie des artistes favoris de mon adolescence. Par la suite j’ai réalisé qu’il existe une véritable tradition anglo-saxonne des tribute bands. Pour chaque formation mythique, ou dès qu’un groupe n’existe plus comme The Jam ou The Smiths, ou qu’il n’est plus sous les feux de l’actualité, des fans et des musiciens se chargent de se réunir pour perpétuer leurs chansons sur scène. Par ailleurs, outre-Manche, au lieu de se payer un DJ du coin ou un groupe de baloche pour animer son mariage, on préfère souvent faire appel à ce type d’artistes, comme si l’on avait les moyens de se payer pour le banquet, les talents des Beatles, des Stones ou d’Oasis ».
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Blurd vs Noasis
Parallèlement à l’Angleterre, c’est en Australie que de nombreux tribute bands ont fait leurs premières armes. Ce vaste pays, peu peuplé et tenu éloigné des grandes tournées des stars du rock, a depuis quelques années déjà engendré ses propres clones, à l’image des Australian Doors donc, mais plus encore des célèbres Australian Pink Floyd Show et Björn Again (dédié au répertoire d’Abba), tous deux nés en 1988, et dont les centaines, voire les milliers de concerts, souvent coûteux et spectaculaires, ne sont pas sans évoquer les succès et la démesure passés de leurs inspirateurs. Ce sont d’ailleurs les grands groupes des années 70, dont beaucoup ont disparu, qui disposent des plus respectueux interprètes, à l’image de The Musical Box, formation canadienne dédiée à Genesis et qui a récemment remplie la Cigale parisienne pour deux représentations particulièrement fidèles de la tournée « Selling England by the Pound » du groupe phare du rock progressif. Cette méticulosité poussée jusqu’au mimétisme (même nombre de musiciens sur scène, même vêtements, même effets visuels, son d’époque certifié vintage, intonations vocales identiques) contribue d’ailleurs beaucoup au succès des tribute bands, au vertige temporel qu’ils inspirent et à la nostalgie qu’il provoque chez leur public. Dans le même registre, les grandes formations du hard rock, qui disposent d’un inépuisable répertoire de fans, connaissent un semblable mouvement d’hommage, que l’on évoque bien sûr Led Zep, AC/DC (champion du genre grâce des groupes comme BC/DC, Bon Fire, Power Load ou Action in DC), Metallica (Battery, Metal Militia, Metallicish, Mad Tallica), ou encore Kiss (Kissintime, Kissnation ou Kiss Army parmi les 83 groupes répertoriés). Cela étant, les groupes des années 80 ou 90 ne sont pas en reste, ce phénomène du clonage pop s’étant étendu à l’ensemble des styles et des époques. La grande vague de la brit pop, opposant il y a une quinzaine d’année les frères ennemis Blur et Oasis, et ravivant la flamme d’une inspiration sixties typiquement british, a aussi beaucoup contribué à son développement en Angleterre, avec des groupes comme Blurd, Blurb, Blurasis, Champagne Supernova, Noasis ou le plus réputé No Way Sis (déclaré le 2e meilleur groupe du monde par Noel Gallagher). C’est à cette même époque que ces artistes fans s’amusent alors à détourner les patronymes des groupes qu’ils célèbrent, pastichant leur logo, leur pochettes de disques ou leurs plus célèbres clichés photographiques. Depuis lors, des Beatles au Stones, en passant bien sûr par U2, Amy Winehouse (sa réplique ne fait jamais faux bond au dernier moment) ou des artistes plus proches de notre univers (Joy Division, New Order, Blondie, Radiohead, Depeche Mode ou même Oingo Bongo !), tous possèdent leur double plus ou moins inspiré tentant de raviver la flamme d’une époque supposée dorée.

Côté français, où l’on a longtemps préféré à ces musiciens le pitoyable phénomène des sosies, de Johnny à Claude François, ou les concerts package rassemblant anciens Yéyés et chanteurs 80’s, le phénomène commence à percer. Les tournées internationales des plus grosses productions de type Abba, Australian Pink Floyd Show et Genesis passent régulièrement chez nous, et des formations comme les Rabeats (le plus célèbre tribute band français, consacré aux Beatles 60’s), les Afterbeats (même inspiration), 100% Stones, One Sings U2, High Voltage (AC/DC) voire même le Tribute Band Marillion (une formation prog-rock plutôt inaudible), jouent régulièrement dans l’hexagone.

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Ramonas, Ramonos et Ramoneurs
Cependant, si le mimétisme physique (proche de la culture du sosie) et la fidélité au répertoire d’origine (que l’on évoque un album, un live ou une tournée historiques), constituent le crédo de la plupart des groupes, le phénomène tribute donne parfois lieu à quelques jolis dérapages et à de belles réinventions. Les filles des Ramonas apportent par exemple une hargne plus sensuelle au bubble-gum rock des premiers punks new-yorkais (les Ramones, pour ne pas les citer), et n’ont rien à envier à leurs confrères les Ramonos argentins ou les Ramoneurs, qui sont quant à eux originaires de Chambéry. Sarah McLellan, Steph Paynes et Lisa Brig des Lez Zeppelin (attention, jeu de mots, Lez signifiant Lesbians), possèdent une puissance et une ferveur scénique qui rappellent les grandes heures du groupe de Jimmy Page et Robert Plant. Et les deux suédoises de The West End Girls détournent avec beaucoup de malice l’esprit camp des Pet Shop Boys. Mais dans le genre, le summum est bien évidemment atteint par les MiniKiss de New York, groupe de nains dédiés à la mémoire de Kiss (« the Hottest Littlest Band in the World », paraît-il), tournant dans une bonne partie du monde, mais dont le talent semble tout aussi limité que leur taille et le groupe qui les a inspirés (attention, il paraîtrait même que plusieurs formations naines se disputent le répertoire de Kiss !).
Enfin, si la culture du mix et de l’électro semble encore échapper au phénomène, on a d’ores et déjà pu assister à l’émergence de ce que l’on pourrait nommer, des bootleg tribute bands comme Gabba, qui reprend les grands tubes d’Abba à la sauce Ramones (bien que le contraire eut été plus drôle), ou encore Beatallica, mariant le répertoire des Beatles à la puissance vocale et électrique de Metallica. Une idée qui rappelle bien sûr les Français de Delpech Mode, qui s’amusaient quant à eux à hybrider Michel Delpech, Dave Gahan et Martin Gore, sans réellement parvenir à dépasser le stade du clin d’œil potache.

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L’ère du simulacre
Après tout, il n’est pas si étonnant que cette tendance à l’incarnation des gloires du passé, ait pris une telle ampleur. « A l’heure de la crise du disque, le live est aujourd’hui au cœur de l’industrie de la musique et cela exacerbe naturellement le phénomène. Etant donné que de nombreux concerts font salle comble, pas mal de fans et de musiciens se lancent dans ce type de projet. Plutôt que chercher à vivre de leur propre musique, ils mettent en veilleuse leur frustration d’artistes et connaissent ainsi leur petit quart d’heure de gloire », rappelle justement Armand Thomassian, qui rêve toujours d’organiser un premier festival français dédié à ces groupes.
Par ailleurs, la vogue du tribute doit aussi beaucoup à cette nouvelle forme d’érudition musicale liée au numérique, à la consommation et à l’échange massifs de fichiers MP3. La facilité d’accès au patrimoine de la pop, qui favorise les nombreux revivals et le phénomène de la reprise, neutralise bien souvent les ambitions novatrices de jeunes groupes, et pousse ainsi de nombreuses formations  vers une forme de commerce de la nostalgie, plus rémunératrice que la recherche d’un répertoire personnel. Enfin, le phénomène n’est pas sans évoquer la vogue actuelle des vinyl replicas et des nombreuses rééditions de disques d’époque, dont la fidélité au son, à la qualité et au design d’origine, fait beaucoup pour l’émergence d’une nouvelle race de nerds et de collectionneurs pop.

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Mais, de façon plus inquiétante, la vogue du tribute constitue sans doute l’un des nouveaux symptômes de l’agonie prolongée d’un certain rock qui, plutôt que d’expérimenter de nouvelles formes d’expression, préfère se tourner vers les idoles et les gloires du passé. Pire, c’est parfois même sa dimension la plus factice qui prend ici une ampleur démesurée, le genre atteignant le stade suprême du simulacre tel qu’il fût décrit par Baudrillard. Reprenant en partie la critique de la société du spectacle initiée par le situationniste Guy Debord, le philosophe et sociologue français a ainsi souvent évoqué, notamment dans L’Échange symbolique et la mort (Gallimard), une forme de  « disparition du réel », auquel se substitue une série de simulacres qui ne cessent de s’auto-engendrer. En quelque sorte, au sein de l’« hyper-réalité » dans laquelle nous sommes immergés, le vrai en vient à être effacé ou remplacé par les signes de son existence. Il y a en effet quelque chose de troublant lorsqu’un groupe comme Kiss, sans doute l’un des plus artificiels de l’histoire du rock, possède ainsi plus de quatre-vingt répliques à travers le monde, chacune se disputant le rôle de « première copie ». Ou lorsqu’à l’écoute de l’un des derniers lives de Roger Waters, on se dit que le compositeur des titres majeurs de Pink Floyd, est loin de pouvoir rivaliser avec sa propre légende, ou son propre tribute band.

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