Texte : Jean-Yves Leloup
A propos du film « Paranoïd Park » de Gus Van Sant (2008, DVD MK2), de sa bande originale (2007, CD Uwe/Discograph) et du nouvel album electronica d’Ethan Rose, “Oaks” (2009, CD Baskaru)

Certains réalisateurs possèdent la capacité, grâce à la musique, de transcender leurs images. De transporter leurs personnages. D’élever la fiction au rang de l’émotion. Plutôt que de commander une bande originale à tel ou tel compositeur, quelques grands réalisateurs modernes, que l’on pourrait audacieusement qualifier de “cinéastes-DJ”, sont ainsi passés maîtres dans l’utilisation de musiques pré-existantes, à l’image de Stanley Kubrick, Martin Scorcese, Wong Kar-Waï ou Quentin Tarantino.
Gus Van Sant fait justement partie de cette race d’auteurs. Dans « Paranoïd Park », grâce à un tube rétro et rockabilly de Billy Swan, ou bien aux miniatures numériques d’Ethan Rose ou encore aux mélodies graciles de Nino Rota, le cinéaste américain parvient à merveille à illustrer l’état d’esprit de son héros et à doter ses images d’une belle puissance poétique, tout en poussant plus loin encore que ses prédécesseurs, une certaine forme d’expérimentation sur le son et la musique. Récompensé au festival de Cannes 2007, le film doit en effet beaucoup à sa bande-son. La musique vient ici à la fois enrôber, napper, scander et soutenir le parcours de son personnage, Alex, un jeune skateur rongé par la culpabilité après le meurtre accidentel d’un agent de sécurité. Omniprésente, la musique choisie par le cinéaste renforce les audaces formelles du film (ralentis, utilisation du super 8, de la vidéo) et s’adapte ainsi parfaitement à son rythme flottant et à son esprit mélancolique.
Elliott Smith, Cast King : destins brisés
Concrètement, que trouve-ton dans ce film et cette B.O, dominée par une vingtaine de titres graciles et touchants ? Quelques fragments de culture urbaine et moderniste d’abord, grâce au titre furibard de The Revolts, dont les 2mn03 d’énergie concentrée évoquent toute la culture punk de l’univers du Skate. Mais aussi le rap nonchalant de Cool Nutz, parrain de la scène hip-hop de Portland. Mais ce que l’on entend plus encore dans le film comme sur le CD, ce sont des destins brisés. Tout d’abord celui de l’un des plus grands songwriters folk de ces dernières années, Elliott Smith. Ce chanteur à la carrière fugitive et à l’existence difficile, décédé en 2003, est ici l’auteur de deux splendides chansons, entre ballade et complainte, « The White Lady Loves You More » et « Angeles ». C’est d’ailleurs Gus Van Sant, en utilisant sa chanson « Miss Misery » dans la production hollywoodienne, « Good Will Hunting », qui avait relancé la carrière cet artiste écorché vif, originaire de Portland, auprès du grand public. Autre gueule cassée, Cast King interprète quant à lui un « Outlaw » très roots et sans âge. Cette figure oubliée de la country des années 50, ressurgie il y a deux ans grâce à l’obstination d’un fan, vient en effet d’enregistrer son premier album à l’âge de 79 ans ! Son existence plutôt cabossée semble faire écho à celle d’Elliott Smith et bien sûr à celle du jeune héros du film. Quant au jeune duo de Portland, Menomena (édités chez City Slang), leur très beau « Strongest Man In The World », apporte au film une touche d’émotion à la fois pop et adolescente, peut-être plus fidèle à l’univers du personnage.
Nino Rota, Frances White : décalages sonores
Mais ce qui frappe plus encore dans « Paranoïd Park », c’est le choix, parfaitement assumé par Gus Van Sant, d’utiliser la bande originale de « Juliette Des Esprits », composée par Nino Rota en 1965 pour le film de Federico Fellini. Les comptines graciles du compositeur italien, au tempo chaloupé, exhalent une étrange sensation mêlée d’insouciance et de gravité. Si l’on peut, peut-être, esquisser quelques parallèles risqués entre l’un des films les plus oniriques et disons-le, psychédéliques, de Fellini et l’atmosphère de « Paranoïd Park », il faut sans doute plutôt voir ici un effet typique de décalage que Van Sant pratique depuis « Elephant ». Avec la B.O de Nino Rota, grâce à l’utilisation de musique électronique, mais aussi en utilisant un type de montage sonore parfois très brusque, proche du procédé du “skipping” que l’on utilise pour passer rapidement d’un titre à un autre à l’écoute d’une playlist sur son iPod, le cinéaste créé un effet de sidération. Pendant quelques instants, le temps et l’espace semblent se diffracter, se suspendre, disparaître ou se diluer. C’est ainsi qu’il utilise les paysages sonores composés à l’aide de sons naturels, de la compositrice contemporaine américaine, Frances White, dont le sublime « Walk Through Resonant Landscapes » était déjà présent sur la B.O d’« Elephant ».
Normandeau, Parmegianni , Ethan Rose : Au-delà du sound-design
D’ailleurs Van Sant est l’un des rares cinéastes, pour ne pas dire le seul aujourd’hui, à s’inspirer et à utiliser ainsi le travail de compositeurs issus de l’avant-garde et de la nouvelle vague electronica, plutôt que d’avoir recours aux traditionnels (et pas toujours très originaux) « sound-designers ». En conviant sur sa B.O deux figures illustres de la musique électro-acoustique, le Québecois Robert Normandeau et le pionnier Français Bernard Parmegianni, Van Sant apporte à son film une texture et une sensation d’espace tout à fait inédites.
Enfin, il est d’autres moments plus touchants encore, qui, entre expérimentation et mélodies, viennent rythmer le film. Les séquences d’écriture où Alex se confie à son journal intime sont ainsi baignées par les complexes petites architectures sonores d’Ethan Rose qui, cinquante ans après, ne sont pas évoquer les harmonies de Nino Rota, en version plus numérique. Ce jeune musicien de Portland (Van Sant est décidément très fidèle aux artistes de sa ville), recycle et transfigure en effet à l’aide de l’ordinateur et de logiciels dernier cri, des sons cristallins de boîte à musique. Ces sons typiques de ce que l’on nomme l’électronica, naviguant entre l’univers familier de l’enfance et une certaine forme de futurisme, jouent encore une fois un rôle capital dans l’impact émotionnel du film.
En ce début 2009, Ethan Rose est d’ailleurs l’auteur d’un nouvel album réussi, typique de cet école gracile de l’électronica, entre enfantillage numérique et nostalgie nébuleuse, édité sur le tout jeune label français, Baskaru. Une manière comme une autre de prolonger en format CD, les climats rêveurs et hypnotiques du cinéaste américain.
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