L’animal musicien (1)

L’oiseau est-il un chanteur comme les autres ? Depuis toujours, de nombreux musiciens semblent fascinés par leur chant, jusqu’à les considérer comme des interprètes à part entière. Compositeurs classiques, bricoleurs sonores, artistes avant-gardistes ou producteurs techno, ont tous un jour ou l’autre tenté de s’inspirer ou de rivaliser avec l’art du rossignol, du merle ou du plus exotique canari

Version longue de l’article de Jean-Yves Leloup, publié dans le numéro d’avril 2010 de Tsugi Magazine.

Céleste Boursier-Mougenot from here to ear (version 4), 2007

« Je suis depuis toujours fasciné par le langage secret des animaux. Il est difficile pour nous de le comprendre, mais nous pouvons y percevoir une certaine beauté, un rythme, une éloquence, une puissance proche de l’absolu et de la pureté ».

Chris Watson, ancien membre de Cabaret Voltaire

Et si ce soir, au lieu de fréquenter un club quelconque, vous n’iriez pas assister à un « birdconcert », qui plus est dans l’une des salles de spectacles les plus prestigieuses de la capitale londonienne ? Imaginez en effet un charmant Carduelis Carduelis (en bon français, un Chardonneret élégant), seul sur la scène de la Royal Academy of Music, face à un parterre médusé, venu écouter ce 23 octobre 2005 les piaillements cajoleurs de cet oiseau des plus communs sous nos latitudes européennes. Cette idée folle et poétique, née dans l’esprit malicieux de Henrik Håkansson, naturaliste et artiste contemporain, illustre bien la fascination qu’exercent ces petits invertébrés sur l’imaginaire des artistes, et des musiciens en particulier.

Autre plasticien, le Français Céleste Boursier-Mougenot a récemment signé avec from here to ear, une surprenante et déjà très célèbre installation mettant en scène une volière de forme stylisée et disons, plutôt rock’n’roll, dans laquelle des oiseaux viennent picorer et déambuler le long de guitares électriques Gibson Les Paul, branchées sur une série de pédales d’effets et d’amplis. Mariant des larsens dignes d’un Sonic Youth en roue libre au chant plus harmonieux de dizaines de Mandarins, l’artiste, qui se définit plus souvent comme un musicien, donne ici naissance à une forme artistique à la fois sonore et vivante, qui atteste une nouvelle fois de la puissance du monde animal sur notre imaginaire musical.

Enfin, loin de l’univers des galeries et des musées, le producteur et DJ techno Dominik Eulberg, partage sa vie entre Francfort, les clubs du monde entier qu’il anime à longueur d’année, et une maison des bois, dans laquelle il aime à se retrouver et s’isoler. Fasciné depuis sa tendre enfance rurale par la nature, c’est là qu’il y puise toute son inspiration, même pour ses tracks les plus tapageurs et dancefloors, dans lesquels il intègre de subtiles samples de sons naturels et de plus discrètes ambiances enregistrées lors de ses nombreuses randonnées. Mieux, son dernier album Heimische GefildeHabitat naturel) est composé comme une ballade commentée en milieu forestier. Entre chacun des morceaux, ce musicien volontiers naturaliste et ornithologue amateur, nous fait découvrir le son saccadé du pic-vert ou le hululement du hibou, avant d’enchaîner sur une longue plage techno en forme de paysage synthétique et martelée, et de terminer sur un étonnant morceau entièrement composé à l’aide de sons animaux en guise de basse, de percussion, de kick et de snare drums.

Rossignol superstar

Si les artistes aiment à mettre en scène ce dialogue inter-espèces, c’est que nombre d’entre eux considèrent nos amis les volatiles comme de véritables musiciens, des interprètes de haut vol si l’on peut dire, voire des solistes chevronnés. Selon Dominique Lestel, philosophe et éthologue (il étudie les comportements animaux), « il est évident que la pratique musicale de certains oiseaux ne se limite pas à un simple acte de communication, même si la question fait encore débat entre les scientifiques. Il existe de nombreux cas d’oiseaux qui chantent par exemple en dehors de la présence d’une femelle ou d’une volonté de marquage de territoire ». Son confrère britannique William Homan Thorpe affirme même que chez certaines espèces, « il semble que l’oiseau cherche activement une nouvelle expérience auditive et vocale ». Enfin, selon François-Bernard Mâche, sans doute le plus grand spécialiste français sur le sujet, à la fois compositeur et zoomusicologue (il étudie les sons animaux d’un point de vue musical), il existerait une imagination créative et un sens artistique chez l’animal : « Les 350 espèces chanteuses chez l’oiseau sont en même temps des animaux qui ont un chant individuel, inventif, non stéréotypé. Non seulement il varie dans l’espace, mais il varie dans le temps : d’une année à l’autre, l’oiseau reconstitue son répertoire, garde certains motifs, en invente d’autres. La plupart des biologistes expliquent cette réalité sur le plan biologique : plus un mâle possède un chant varié, plus il va attirer des femelles. Tout l’intérêt serait donc de varier les sons. Mais alors, pourquoi décident-ils de copier tel ou tel son ? Chez les loups, il y a, par la hiérarchie, une sorte d’ordre de préséance polyphonique ; le loup qui entonne le chant est toujours le même. Derrière lui, il y a un chœur. Les musiques animales sont parfois plus inventives que ces musiques rudimentaires et commerciales qui ne sont que de simples stimuli sonores (le compositeur français, réfractaire à la culture pop, désigne ici disco, techno et punk, NDR). Que l’on caractérise la musique comme un message ou comme un jeu gratuit, elle existe manifestement chez l’animal » (citation extraite de « L’homme qui écoute la musique animale », un entretien passionnant réalisé par Karine Lou Matignon, à lire sur le site de Nouvelles Clés, ici).

Le style oiseau

Si dès le paléolithique, les hommes on fabriqué leurs premiers appeaux afin de communiquer avec les animaux, et qu’il est probable que certains instruments de musique aient directement été inspirés par ces outils, il faudra attendre encore quelques millénaires avant que les musiciens ne se réfèrent directement au chant des oiseaux et l’intègrent au sein de leurs compositions. Au 18e siècle, le « Printemps » des Quatre Saisons de Vivaldi ou certains quatuors de Haydn y font allusion, tout comme en 1808 le premier mouvement de la Symphonie Pastorale de Beethoven (dans lequel le violon évoque le Loriot, la flûte le Rossignol, le hautbois la Caille et la clarinette le Coucou), ou plus tard, le Siegfried de Wagner ou la Symphonie Alpestre de Strauss. Mais c’est plus précisément au cours du 20e siècle que certains compositeurs comme Stravinski et surtout Olivier Messiaen (1908-1992) transcrivent dans leur motifs mélodiques, l’art vocal de certains oiseaux.

A partir des années 50 on parle même pour désigner de nombreuses œuvres du compositeur français, d’un « style oiseau » volontiers atonal, où dominent des sons précis et secs de piano, de percussions et d’instruments à vent. Ornithologue passionné, Messiaen décrit d’ailleurs les oiseaux comme son influence fondamentale. Développant une grande virtuosité dans la notation de leur chant, il va composer de nombreuses pièces comme Réveil des oiseaux, Oiseaux exotiques ou Catalogue d’oiseaux, directement inspirées par le Loriot, le Merle Bleu ou le Rouge-gorge. Chose rare, Messiaen marie à l’époque la modernité, voire l’avant-garde, avec un message profondément naturaliste et spirituel (il est animé d’une foi quasi mystique). Une dynamique que l’on retrouvera quelques années plus tard chez certains artistes sonores ou électroniques, qui tentent ainsi de concilier écologie et invention formelle, respect de l’environnement et modernité technologique.

Synthétiques volatiles

Professeur d’analyse et de composition entre 1947 et 78 au conservatoire de Paris, Messiaen va d’ailleurs marquer plusieurs générations de compositeurs avant-gardistes, contemporains ou parfois électroniques (Stockhausen, Xenakis, et plus encore François-Bernard Mâche), qui partageront parfois avec lui une même attention à l’environnement naturel et animal. Ainsi en 69, Mâche, passé un temps par le prestigieux studio expérimental du GRM (Groupe de  Recherches Musicales) intègre des sons animaux, ainsi que des enregistrements de langue amérindienne à « Rituel d’oubli ». A la même époque, François Bayle, autre pionnier de l’électronique au sein du GRM, signe « Trois rêves d’oiseaux » où il mélange avec virtuosité une série de manipulations réalisées sur bandes magnétiques, à des sons électroniques, un chant d’oiseau exotique et une composition pour cors et hautbois inspirée par l’art vocal de nos amis volatiles.

L’attention accordée aux sons de notre environnement par les inventeurs et les bricoleurs de la musique électro-acoustique (dont Pierre Henry est la figure la plus célèbre), ainsi que leur goût pour la spatialisation du son lors de leurs concerts, pousse régulièrement certains compositeurs à explorer l’idée d’une immersion sonore totale, qui n’est pas sans évoquer notre rapport polyphonique à la nature et à la forêt. En 83, Jacques Lejeune signe ainsi Trois aperçus d’un jardin qui s’éveille, pour sons retraités, chant d’oiseaux et manipulations sonores, et en 2000, Beatriz Ferreyra compose Rio del sueño, dans laquelle la compositrice argentine crée une surprenante jungle imaginaire, à l’aide de sons synthétiques évoquant les éléments naturels et les sons foisonnants d’un milieu tropical. Plus près de nous en 2006, Daniel Teruggi est l’auteur d’une belle pièce simplement titrée Birds, où il explore lui aussi la troublante proximité entre le chant des oiseaux et les sons électroniques de nos machines favorites. « Toutefois, des chants d’oiseaux reconnaissables, il y en a peu dans Birds », précise ce compositeur argentin installé en France depuis de longues années. « C’est leur son qui m’a intéressé et moins la situation dans laquelle ils chantent. Avant de faire des chants, les oiseaux font des sons, tous différents, tous semblables. Différents dans les déclinaisons, semblables dans le spectre, des signaux avant tout. C’est sur ces signaux que j’ai travaillé, à partir desquels la matière musicale de mon chant s’est construite. Il ne faut donc pas chercher à y trouver des oiseaux, mais plutôt des signaux qui excitent notre perception. Quand chants d’oiseau il y a, c’est un doux environnement, une sorte d’oasis sonore qui met en marche toutes nos habitudes et nos réflexes en matière de perception»

Mais l’une des plus singulières réussites dans ces tentatives d’exploration d’un univers commun entre l’abstraction de la musique électronique et les polyphonies du chant animal, est sans conteste « Oiseaux de passage », une petite pièce méconnue d’un compositeur discret, Nicolas Losson, découvert par hasard lors de nos pérégrinations sur Myspace. Le Français, qui travaille régulièrement pour l’univers de la danse, raconte ainsi la genèse de ce magnifique morceau aux timbres poétiques, qui fût à l’origine diffusé sur des haut-parleurs cachés au milieu de branches d’arbres centenaires, à l’occasion d’une performance de la chorégraphe et danseuse Armelle Devignon présentée dans le Parc de Chamarande, en Essonne. « Pour la compo je suis parti de sons purs et de larsen d’appareils de type Revox qui, au gré des transformations ont commencé de façon hasardeuse à onduler de façon animalière. Quand j’ai commencé à reconnaître des oiseaux,  j’ai poursuivi dans cette direction mais ce n’était pas prémédité. J’ai compris qu’avec une matière au départ très simple (du son pur, de la fréquence isolée) je pouvais produire une image. C’est cela qui m’intéressait : un son qui, chez l’auditeur, produit une image mais qui n’a pas de réalité, ou qui crée sa propre réalité (un oiseaux qui n’existe pas). Ca n’a rien à voir avec la nature, c’est une fiction, un pur artifice ».

Chris Watson

Le battement d’aile d’un colibri

Si de nombreux compositeurs, issus de l’épopée de la modernité ont tenté au cours du 20e siècle de transcrire la richesse du son animal grâce à leur talent de compositeur, certains autres ont plus récemment puisé directement leur matériau sonore dans le vivier de la faune et de la flore. L’Espagnol Francisco Lopez est par exemple l’auteur d’une musique radicale, à la frontière du drone et de la musique industrielle, dont les timbres terriens et telluriques évoquent la puissance de notre environnement naturel. Le Danois Knud Victor, résidant depuis quarante ans dans le Lubéron, travaille à l’aide de micros ultra-sensibles afin d’enregistrer la bruyante et imperceptible activité sonore qui l’entoure, qu’il capte les grognement rêveurs d’un renard endormi dans son terrier, une cavalcade de fourmis ou le son discret de l’érosion sur la roche. Un travail d’une poésie inédite qui rappelle enfin l’art de l’Américain David Dunn, dont la musique nous plonge parfois dans l’activité sonore débordante d’un tronc d’arbre et de ses insectes parasites, ou nous donne à explorer la dimension inouïe du monde animal, par exemple les battements d’ailes d’un colibri ou d’une chauve-souris.

Mais l’artiste qui, ces dernières années, a le mieux réussi à faire découvrir la richesse des sons naturels et animaux à un plus large public, est sans conteste Chris Watson. Tout d’abord parce qu’il possède un sens musical, des atmosphères et de la narration plus poussé que certains de ses confrères. Ensuite parce qu’il a la chance de pouvoir éditer ses très belles productions sur le catalogue d’un label des plus prestigieux, le britannique Touch. Enfin parce qu’avant de se consacrer à sa passion pour l’ornithologie et à son travail d’ingénieur du son pour le documentaire animalier, Watson a participé à la grande aventure du postpunk. Entre 1972 et 81, il est à l’origine de l’un des groupes majeurs de la scène new wave et électronique, Cabaret Voltaire, suivi quelques années plus tard, par une formation plus obscure mais toute aussi influente, notamment sur la scène industrielle, The Hafler Trio. C’est sans doute cette multiplicité d’approches, conjuguant une pratique du collage sonore initiée avec le groupe mythique de Sheffield, un travail sur les atmosphères développé sur la scène indus ainsi que l’expérience acquise lors des voyages qu’il réalise aux quatre coins du monde, qui ont assuré le succès, auprès d’un public curieux, d’albums comme Outside The Circle of Fire ou le désormais classique Weather Report.

Enfin, s’il est une personnalité que l’ensemble de ces artistes reconnaissent comme l’une de leurs influences majeures, c’est bien le Français Jean C. Roché. Les 150 CDs que cet aventurier a réalisé au cours de sa carrière, qui documentent sur chacun des continents du globe l’activité sonore des milieux naturels et des oiseaux en particulier, ont fasciné des générations de musiciens (notamment Olivier Messiaen) qui ont découvert à travers ses collections comme Paysages sonores du monde, Grands mammifères ou Grand virtuoses, la richesse musicale souvent insoupçonnée du milieu animal. Pionnier du « soundscape » (le paysage sonore) et des « nature recordings », Roché s’est toujours considéré comme un artiste, travaillant au milieu d’autres artistes, les oiseaux. « Si je m’intéresse aux eux, c’est en effet grâce à leur musique » rappelle ainsi cet homme âgé, qui a désormais relégué micros et magnétos dans son garage et se consacre à la photographie. « Il existe des chanteurs plus doués que d’autres, des oiseaux fabuleux qui m’ont marqué à tout jamais. Je pense par exemple à l’extraordinaire Siffleur des montagnes, que l’on trouve aux Antilles. Sur chacune des îles de l’archipel, de Cuba à la Martinique, les siffleurs possèdent un chant particulier, comme un patois qui varierait selon les différentes vallées des Alpes. De plus, c’est un oiseau très doué, un imitateur fabuleux, qui peut facilement simuler le sifflement humain, et répéter n’importe quel air. C’est tellement bien imité que l’on ne sait plus si l’on perçoit un sifflement humain ou animal ». Un interprète virtuose en somme, qui mériterait certainement de tourner sur les scènes du monde entier, à l’image du Chardonneret d’Henrik Håkansson, invité sur la scène de la Royal Academy of Music de Londres.

2 Responses to “L’animal musicien (1)”


  1. 1 Gilles Malatray -Des Arts Sonnants 12 mai, 2010 à 6:02  

    C’est un sujet très intéressant et pas si volatile qu’il n’y paraît.
    Il y manque cependant l’incontournable Bernard Fort, compositeur et directeur du GMVL de Lyon, mais surtout musicien-ornithologue composant, œuvrant et installant beaucoup autour du chant d’oiseaux.
    Voir son site "La grive solitaire"

    http://web.mac.com/bernardfort/bernard_fort/bernard_fort.html

    Cordialement
    GM

    http://desartsonnants.over-blog.com

  2. 2 Gilles Malatray -Des Arts Sonnants 12 mai, 2010 à 6:05  

    Très intéressant, mais il y manque Bernard Fort, compositeur-ornithologue directeur du GMVL de Lyon.

    http://web.mac.com/bernardfort/bernard_fort/bernard_fort.html

    GM

    http://desartsonnants.over-blog.com


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