Au-delà du beat

Texte : Jean-Yves Leloup

Avec le projet Versus, les deux pionniers de la scène techno des années 1990, Carl Craig et Moritz Von Oswald, tentent d’inventer sur scène, aux côtés du jeune pianiste-compositeur Francesco Tristano, une nouvelle forme de techno à la fois vivante et organique.

Carl Craig à gauche, Moritz Von Oswald à droite

Écouter, voir et revoir le concert sur le site d’Arte : vidéo.

Jeudi 14 avril 2011, trois figures majeures de la scène électronique investissaient la grande scène de la Gaîté Lyrique à Paris, à l’occasion de la semaine dédiée à l’ambitieux label parisien, Infiné. Placé à droite, Moritz Von Oswald, aux commandes d’un synthétiseur sixties, d’un ordinateur portable et d’une table de mixage. À gauche, Francesco Tristano jeune pianiste prodige embarqué dans de nombreuses expériences aux confluences de l’acoustique et du numérique, joue tour-à-tour du piano et du synthé (à moins que cela soit de l’orgue ?), dont il retraite et diffracte les sons à l’aide de son laptop. Enfin, Carl Craig trône au centre de cette trinité, aux commandes de ses machines, qui apportent au concert les timbres plus synthétiques de sa techno made in Detroit. Tous les trois, ils interprètent certains des classiques du pionnier américain (on reconnaît « At Les », on croit percevoir quelques mesures de  « Mind Of A Machine »), mais donnent surtout naissance à de nouvelles compositions, sous la forme d’une techno fluide et gracile, aux tonalités sans cesse changeantes, mais surtout exempte de son minimalisme percussif et de sa rigueur robotique. Les trois musiciens préfèrent en effet renouer parfois avec les couleurs du jazz (l’une des influences majeures de Carl Craig), flirter avec les ritournelles hypnotiques des musiques répétitives des sixties et seventies ou jouer avec les  delays et les effets accoustiques, transformant le concert en une longue transe de quatre vingt-dix minutes, menée sans la moindre pause jusqu’à sa résolution finale.

Depuis quelques courtes années, Craig, Von Oswald et Tristano ont multiplié les expériences afin d’explorer d’autres territoires musicaux, loin des effets de style et de chapelle qui, dans de nombreux genres, finissent parfois par limiter la créativité des musiciens. Cette nouvelle série de libres interprétations de thèmes de Carl Craig, s’inspire notamment de la pièce « Re :composed », que l’Américain et Von Oswald ont signé pour Deutsche Grammophon récemment, d’après des thèmes de Moussorgski et Ravel. Elle fait suite au concert Versus 1.0, donné à la Cité de la Musique en 2008 par les trois artistes aux côtés de l’ensemble contemporain Les Siècles (lire à ce propos notre compte-rendu du concert). Elle doit beaucoup aux deux albums (Vertical Ascent et Horizontal Structures) que Moritz Von Oswald a réalisé ces deux dernières années avec son trio, dans lequel il donne forme forme à un groove à la fois vintage et organique, influencé par le dub et la techno. Quant à Francesco Tristano, le jeune pianiste luxembourgeois est déjà l’auteur de plusieurs albums remarquables, notamment Auricle Bio On en 2008 et le tout récent Idiosynkrasia, ainsi que de nombreux lives, aux côtés de Murcof ou au sein du trio Aufgang, qui tous témoignent d’une même démarche d’ouverture et d’expérimentation.

Alors bien sûr, pendant le concert, on ressent quelques flottements. Parfois, les effets s’annulent, les mélodies se télescopent de manière bien étrange et l’auditeur peut de-ci de-là, se perdre dans un dédale de percussions et d’accords. Mais il est évident que l’on assiste ici à la naissance d’un projet inventif, riche, généreux et ambitieux, mené au-delà du beat binaire et techno (quelques agités du public semblent d’ailleurs s’en être émus), qui bouscule les règles parfois rigides des genres électronique, jazz ou contemporain. Il y a une quinzaine d’année, aux côtés de son Innerzone Orchestra, Carl Craig avait maladroitement tenté de traduire sur scène, sous la forme d’un jazz moderne et électronique, ses plus belles compositions. Avec Von Oswald et Tristano, il réussit enfin son pari, transcende sa techno d’hier et créé avec ses deux compères européens une forme nouvelle et charnelle de musique répétitive et synthétique.

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