LA POLITIQUE DU SAMPLE

Texte : Jean-Yves Leloup
(Version longue d’un article publié dans Tsugi Magazine d’Avril 2012)

Les discours des hommes politiques, qu’ils soient dictateurs ou démocrates, ont inspiré, depuis l’invention du sampling, de nombreux musiciens électroniques.

François Hollande
Honneur au dernier élu en date. Le fameux discours de François Hollande, improvisé le 2 mai 2012 lors du face-à-face télévisé avec Nicolas Sarkozy, basé sur la formule récurrente, « Moi, président de la république », a bien sûr instantanément inspiré les musiciens, producteurs et remixeurs de tout poils, à l’image de Guido Minisky. Le D.A. du club parisien Chez Moune, fervent soutien du candidat, s’est amusé à poser ce discours sur un instrumental réalisé à l’aide d’un breakbeat tranquille et d’une mélodie nonchalante. Un peu comme si cette bande-son exprimait une forme de « retour à la normale » après cinq ans de gesticulations et d’hystérie sarkozystes.
Hollande Slam par Guido Minisky

Martin Luther King
L’homme politique le plus samplé et le plus adulé par la génération house. Son célèbre discours prononcé à Washington le 28 août 1963 a inspiré de très nombreux producteurs house et techno, notamment à Detroit, parmi lesquels Kenny Larkin (« We Shall Overcome », 1990), Octave One et Mr Fingers. En 2002, ces deux derniers mêlaient ainsi les intonations fiévreuses du pasteur américain (« Free at last ! ») aux mélodies enlevées de leurs tubes, « Blackwater » et « Can You Feel It ? », réaffirmant ainsi la puissance lyrique du discours originel et l’idéal libertaire véhiculé par la house music depuis ses origines.

Barack H. Obama
Les speeches du président américain ont connu chez les musiciens électroniques un succès comparable au célèbre « I Have A Dream » de Martin Luther King. Sur « Tonight Is Your Answer », Abe Duque marie en 2009 son acid-house percutante au discours exalté d’Obama, prononcé à Chicago le soir de son élection. Les paroles d’Obama possèdent en effet une puissance propre à fédérer, sur les dancefloors comme dans les bureaux de vote, « les jeunes et les vieux, les riches et les pauvres, démocrates et républicains, noirs, blancs, hispaniques, asiatiques, amérindiens, homos, hétéros, handicapés et valides ». Toujours en 2009, Larry Heard, revisite son célèbre « Can You Feel It » (1986), dans lequel des fragments de son discours d’investiture, vantant l’avènement d’une Amérique de tolérance, y remplacent la voix de Chuck Roberts qui, à l’origine, contait la naissance de la house music. On peut toutefois préférer à ces deux hommages, le démontage en règle opéré en live par Tim Exile, jeune wonderboy de l’écurie du label Warp (checkez son compte Youtube), ou les remixes audio et vidéo, volontiers sarcastiques, du collectif de VJ, Eclectic Method.

George W. Bush
Les mots et les discours de l’un des plus dangereux des présidents américains, ont fourni un vaste répertoire de samples à de nombreux producteurs hip-hop et électro volontiers rebelles et engagés. On préfère toutefois l’ironique « Let’s Take drugs » de George Morel. En 2008, cette figure historique de la house new-yorkaise s’amusait à décomposer la voix de W. Bush qui, sur fond de house tribale et percutante, invitait les foules à se gaver de stupéfiants « every day & every night ».

Mouammar Kadhafi
En 1986, la formation électronique belge Front 242, fascinée par les figures de l’oppression et de la tyrannie (une thématique plutôt courante dans les années 1980) signe le puissant et cynique « Funkadhafi », dans lequel l’un des sbires du colonel libyen vante les mérites révolutionnaires de son dictateur. L’un des hits les plus troubles du groupe pionnier de l’électro body music.

Dominique de Villepin
En 2005, avec « Un monde meilleur », Arnaud Fleurent-Didier met en musique sur fond de mélodies gainsbourgiennes, le célèbre discours de Villepin prononcé à l’ONU contre l’intervention militaire en Irak. Le piano mélancolique et les chœurs éthérés du futur auteur de La reproduction apportent une émotion troublante (entre ironie et désespoir) au discours pacifiste du premier ministre français.


Paul Vanden Boeynants
Dans une veine humoristique et délicieusement surréaliste, le bassiste Paul Delnoy, figure de la new wave belge (Snowy Red, La Muerte, Allez Allez) détourne en 1986, sur fond de new beat, la conférence de presse de l’ancien premier ministre Paul Vanden Boeynants, suite à son enlèvement et sa libération. Le résultat, Qui (m’a enlevé)…?, signé Brussels Sound Revolution, est un véritable petit chef d’œuvre de truculence et d’humour belge.


Margaret Thatcher
1988, le thatchérisme triomphant règne sur la Grande-Bretagne. Sur « Hard Left », Tackhead et Gary Clail, auteurs d’un dub électronique aux percussions industrielles, samplent la voix de Maggie dénonçant les agissement subversifs de l’extrême gauche et transforment son discours en une ode à la rébellion.
Deux ans plus tard, V.I.M., quatuor éphémère mené par le producteur Caspar Pound (A Homeboy, A Hippie & A Funki Dredd, The Hypnotist), s’amuse avec « Maggie’s Last Party » à détourner un discours de Thatcher qui cette fois-ci condamne les acid parties qui déferlent alors sur l’Angleterre. Et Maggie de scander, telle une MC, « The Bass Goes On ! », « Acid Party, Let’s Have A Party ! », sur fond de house old-school.

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4 Responses to “LA POLITIQUE DU SAMPLE”


  1. 1 Abedine Khar 6 avril, 2013 à 9:24  

    Merci pour cet article. Parmi ces compositions citées en guise d’exemple (ou d’autres encore) savez-vous si certaines ont-elles fait l’objet d’attaques de la part des politiques mêmes (ou de leur parti) ?

  2. 2 Jean-Yves Leloup 6 avril, 2013 à 10:41  

    Je ne suis certain de rien, mais je crois qu’il y a eu un problème entre Le Pen et Bérurier Noir, car il est désormais assez difficile de trouver le morceau avec son introduction. De même avec la chanson "Le bruit et l’odeur" de Zebda. Enfin, ce dont je suis sûr, c’est que les descendants de Martin Luther King ont réclamé de l’argent à de nombreux musiciens, au nom des droits d’auteurs car un discours politique est considéré au même titre qu’un texte littéraire, en tout cas aux États-Unis.

  3. 4 desartsonnants 2 février, 2014 à 10:05  

    TOUS EN SAMPLES, TOUS EN SAMPLES …!


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