Interview : Kraftwerk

Réalisée avec Ralf Hütter.

Auteur : Jean-Yves Leloup, 2003

Publié dans « Global Techno 1.1 » (Scali, 2007) , chapitre « Entretiens »

20040323-kraftwerk-in-de-ab-03-the-man-machine.jpg

“Notre objectif est de travailler sans relâche en vue de réaliser la chanson pop parfaite pour toutes les tribus du village global”. Ainsi parlent Ralf Hütter et Florian Schneider, fondateurs de Kraftwerk. Sans ces deux visionnaires de génie, peut-être n’aurions-nous jamais su communier avec les machines. Car avant la techno, il y eut Kraftwerk. C’est une évidence. Depuis trente ans et en quelques dix albums, ces deux musiciens géniaux ont donné leurs lettres de noblesse à l’électronique. Ils sont d’ailleurs désormais la référence ultime en matière de techno, cité par les pionniers de Detroit comme par les plus jeunes représentant de la nouvelle génération DJ.
Mais derrière son image robotique et mécanique, Kraftwerk ne s’est pourtant jamais vraiment écarté des canons de la musique pop. Leurs chansons évoquent avec une remarquable économie de moyens des émotions universelles, nées avec la civilisation post-industrielle et informatique. Le voyage, la relation intime entre l’homme et la technologie domestique, les moyens modernes de communication, la fascination pour la figure du cyborg et de l’automate…une sorte de romantisme technologique, de la pure “techno soul” telle que la nomme les musiciens de Detroit.

Peu productif au cours des années 90, ils reviennent en 2003 avec un nouvel album, « Tour de France Soundtracks », reprise d’un de leurs anciens projets des années 80, resté inabouti.
C’est à cette occasion que l’on a pu enfin interviewer Ralf Hütter, particulièrement guilleret ce jour-là.
Interview téléphonique et dans un français parfait.

Le cycliste, ou le sportif de haut niveau, représente-t-il l’image idéale de l’homme-machine, ce concept qui vous guidé depuis des années ?
Tout à fait. Nous pratiquons le cyclisme depuis des années, pour le plaisir, comme un hobby. A ce titre, je trouve que ce sport représente parfaitement l’entente entre l’homme et la machine. Il y a un parallèle idéal que l’on peut tracer entre le cyclisme et la musique, et en particulier la musique électronique. Étrangement, la presse sportive allemande à récemment comparé le cycliste Jan Ulrich à un véritable homme-machine, un « kraftwerk sur deux roues ». Il y a là une idée visionnaire. Dans ce sport, il faut en effet savoir tenir et gérer son avance, rouler en groupe et en harmonie, rester en équilibre avec sa machine. Autre point commun entre le sport cycliste et nos compositions, c’est l’aérodynamisme, à l’image d’une musique qui roulerait sans effort, suivant une sorte de fluidité idéale. Quand on est ensemble, ça roule bien… Sur cet album, nous avons aussi travaillé sur l’idée du silence, au sens où lorsque l’on pédale et que tout se passe bien, en principe, on n’entend rien, si ce n’est un léger filet d’air et de vent. Et ce n’est que lorsqu’un problème mécanique survient que le vélo se met à émettre des bruits disgracieux. Nous avons donc travaillé cet aspect du silence, cette fluidité hypnotique, cet aérodynamisme hypnotique. Cela va de paire avec notre travail sur le souffle, sur le cœur humain, dont nous avons notamment enregistré un électrocardiogramme.

Vous montrez avec cet album une autre face de cette idée de l’homme machine, celle de la robotisation, ou plutôt de la mécanisation de l’être humain…Et non plus comme par le passé, l’humanisation de figures mécaniques comme dans « The Robots » ou « Les Mannequins »…
En principe, cette idée de la mécanisation de l’humain a toujours été présente dans notre travail. Souvenez-vous que notre album de 1978 s’appelait « L’homme-machine » et non « La machine humaine ». Nous nous étions concentrés à l’époque sur cette idée de la transformation de l’homme vers l’état de robot, ses mouvements évoluant vers une gestuelle mécanique et automatique, avec notamment ces gestes rappelant une sorte de Taï-Chi moderne.

Au fond, qu’est-ce qui vous fascine dans le son électronique ? Sa pureté, son artificialité extrême, sa perfection ?
C’est tout cela à la fois. Mais aussi ses très nombreuses possibilités. Pour nous, composer, cela se rapproche de la peinture ou de l’écriture, de ce face à face de l’artiste avec sa toile ou sa page blanche. Le silence, dans notre studio, est comparable à cette idée de la page blanche, il représente une séquence ouverte, une infinité de possibilités.
Je me souviens, quand j’étais enfant, que je passais des heures à m’ennuyer au piano. Aujourd’hui les possibilités sont fantastiques. Quand je pense à Beethoven, le pauvre ! Il était obligé de trouver un roi ou un financier pour lui acheter un orchestre ou lui commander une œuvre. Il faut se rendre compte que nous vivons une époque fantastique pour les musiciens. Un monde sonore vaste et illimité est désormais à notre disposition. La musique électronique peut produire une grande palette de sonorités allant jusqu’à 20 000hz, c’est une musique idéalement adaptée aux possibilités de perception de notre oreille.

Comment, en tant qu’artiste et musicien, considérez-vous le rapport à la machine, la rencontre avec la machine ? La machine incarne-t-elle quelque chose qui irait au-delà du simple outil ? Chez les jeunes musiciens techno, la machine est souvent considéré comme un outil basique. Il en va tout autrement chez vous…
Bien sûr, ce n’est pas un simple outil. Pour définir notre relation aux machines, on pourrait plutôt parler de camaraderie, d’amitié. Nous avons toujours affirmé que nous traitions avec respect et attention nos machines musicales, et qu’elles nous le rendaient bien. C’est un feedback parfait, qui fonctionne ainsi depuis trente-trois ans. Nous avons débuté en travaillant avec l’aide de bandes magnétiques, puis avec notre premier synthétiseur, qui fût particulièrement difficile à se procurer. Dans les années 70, un synthétiseur mono coûtait le même prix que ma Volkswagen ! Il a fallu donc beaucoup travailler, donner de nombreux concerts, et c’est au cours de ces années que s’est justement développé cette camaraderie.
Pour nous, la musique électronique représente quasiment une forme d’existentialisme. Kraftwerk ne pourrait pas exister sans ses machines musicales. Sans elles, nous ne serions sans doute rien d’autre qu’un ensemble vocal ou acoustique, ou quelque chose comme ça. Kraftwerk, c’est pour nous la matérialisation en musique de ce concept précis de l’homme-machine. Et notre studio Kling Klang, c’est notre laboratoire électronique, c’est notre réalité quotidienne.
Par le passé, et après quelques années de travail, notre studio et nos machines ont dû faire face à quelques problèmes techniques, physiques ou mécaniques, et parfois même de température. Et comme nous voyagions dans le monde avec l’ensemble du studio, la tournée de 1991 a posé d’énormes problèmes de transport, de température même parfois. Nous avons aussi joué à Tokyo, à Detroit, et c’était presque impossible de faire transporter notre studio par avion, cela a demandé beaucoup d’effort. Mais heureusement, depuis l’année dernière, Kraftwerk et son studio Kling Klang sont entièrement digitalisés, et nous avons fait la première avec notre studio mobile à Paris, à la Cité de la Musique. Puis nous sommes allés à Tokyo où il faisait très froid, puis en janvier en Australie, où il faisait très chaud, et je dois dire qu’à chaque fois, dans ces conditions extrêmes, l’homme-machine Kraftwerk a parfaitement fonctionné. Pour nous, c’est réellement quelque chose de fantastique. Pendant des années, nous avons transféré nos anciennes bandes magnétiques, tous nos sons samplés, sur une plate forme digitale mobile et désormais, nous sommes prêts pour un nouveau départ pour le 21e siècle. Nous donnerons de nouveaux et nombreux autres concerts dans le monde.

La suite dans notre livre « Global Techno 1.1″…

Publicités

0 Responses to “Interview : Kraftwerk”



  1. Laisser un commentaire

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s




Publicités

%d blogueurs aiment cette page :