Internationale Platiniste (1) : Une histoire du « turntablism »

christianmarclaymedium.jpg

Article publié à l’origine dans le magazine Crash, février 2002.

Illustration : Christian Marclay
Auteur : Jean-Yves Leloup

« La platine est un instrument », clament les « turntablists ». Précurseurs du mix et du collage sonore depuis les années 80, ils connaissent aujourd’hui un nouvel élan, grâce à la popularisation du DJing.

Nous sommes aux Instants Chavirés. Un lieu un peu perdu dans une petite rue de Montreuil. Pas très glamour. Pourtant, l’endroit porte bien son nom. Depuis de longues années, on peut y entendre tout ce que la musique compte de francs-tireurs et de bricoleurs. Certes, on les recrute plutôt dans ce que l’on nomme les musiques improvisées ou l’électroacoustique, et pourvu qu’ils n’aient rien à voir avec les mélodies trop faciles de la pop ou les rythmes monochromes de la techno. Mais l’on peut y découvrir quels authentiques musiciens visionnaires, ou du moins iconoclastes, à l’image du Québécois Martin Tétrault, présent ce soir d’hiver. À droite de la scène, sa comparse et compatriote Diane Labrosse est aux commandes de son synthétiseur, qu’elle module à l’aide de sa main, suspendue en l’air, à quelques centimètres de ce qui semble être un capteur infrarouge. À gauche, Martin fait face à un vieux pick-up hors d’âge, étrangement équipé de trois bras de lecture montés sur ressort, ou en tout cas qui ne semblent tenir qu’à l’aide d’un système fragile. À ses côtés, un dédale de câbles et de pédales d’effet, usés par les âges. Concentré, Tétrault malmène son pick-up, frappe les bras de lecture, et y pose parfois d’étranges disques qu’il scratche, frotte et râpe sans ménagement. Il va même jusqu’à triturer un fil dénudé, jouant avec les sons de masse frétillants, qui viennent emplir l’espace.
Étonnamment, les sons synthétiques de Labrosse, harmonies de voix, de respirations et de souffles humains, répondent parfaitement à ces bricolages.
Pour l’auditeur, quelque peu abasourdi, mais aussi amusé et charmé, c’est comme si une vie bruissante et sensible s’animait au bout des doigts des deux performeurs. Car il y a ici de la vie et de l’humour, des accords et des désaccords, de l’abstraction sonore mais aussi des gestes précis, liant idéalement le corps des musiciens à leurs instruments. D’ailleurs, on ne ressent ici aucun ennui. La musique de Tétrault et Labrosse évite tous les clichés, ceux de la musique concrète et électroacoustique, comme ceux de la nouvelle scène électronique. Les deux musiciens réconcilient l’expérimentation et l’abstraction avec le geste, à l’image des nombreux autres artistes qui composent désormais l’internationale platiniste.

Au-delà du scratch
Le platinisme, c’est un joli mot français pour dire « turntablism », l’art des platines. Non pas celui des DJ besogneux, de ceux que Tétrault et beaucoup d’autres appellent les pousse-disques, mais plutôt la pratique de ces artistes et musiciens hors norme, chez qui la platine n’est plus un simple outil de diffusion, mais bien un instrument à part entière. Pour autant, le platinisme ne désigne pas non plus les virtuoses du scratch, et les cohortes de DJ qui accompagnent les rappeurs sur scène. Le platinisme n’est pas d’ailleurs un mouvement, ni un genre musical. Plutôt une nébuleuse, aux contours mal définis, dans laquelle se retrouvent quelques électrons libres du hip-hop, des ex-plasticiens fascinés par l’objet vinyle, des adeptes de l’école post-techno, quelques vieux briscards de la musique contemporaine ou concrète ou encore d’authentiques sculpteurs de son qui n’ont trouvé leur voie, ni dans les instruments classiques, ni dans les machines. Il n’y a d’ailleurs pas une seule pratique platiniste. En cette époque d’expérimentation et de recherche tous azimuts, tout est permis. Certains jouent et scratchent avec une dextérité sans faille et pratiquent la citation musicale à outrance. D’autres accumulent les platines en un espace donné (pourquoi pas 3, 4, 10 ou plus de 100 platines ?). Certains s’amusent à l’aide de surfaces préparées (pourquoi ne jouer que du vinyle ? Pourquoi pas du papier de verre, du métal ou des biscuits ?). D’autres encore customisent leurs platines à l’aide de un ou deux bras supplémentaires. Et pourquoi ne pas s’amuser à frotter le diamant ? Ou à le faire vibrer à l’aide d’un archet ? On l’aura compris, tout cela n’a rien d’une école, et encore moins d’un ghetto.

Dédale pionnier
Quand tout cela a-t-il d’ailleurs commencé ? Dans le Bronx, fin des années 70, alors que Kool DJ Herc ou Grandmaster Flash, expérimentent à l’aide de breaks et de scratches, préfigurant toute la culture hip-hop à venir ? Pourquoi pas, mais en matière d’esthétique et d’histoire musicale, mieux vaut y regarder à deux fois et ne pas s’imposer d’angles fermés. Tout au plus peut-on se dire que c’est justement un artiste issu du giron hip-hop, DJ Babu des Beat Junkies, qui aurait presque vingt ans plus tard, en 95, inventé le terme de « turntablism ».

Vous pouvez retrouver la suite  et la majeure partie de cet article dans le livre « MUSIQUE NON-STOP : POP MUTATIONS ET RÉVOLUTION TECHNO », disponible à partir du 22 mai 2015 aux Éditions Le Mot Et Le Reste.

Site de l’éditeur

Publicités

1 Response to “Internationale Platiniste (1) : Une histoire du « turntablism »”



  1. 1 Internationale Platiniste (1) : Une histoire du “turntablism” Rétrolien sur 20 février, 2008 à 2:32
Comments are currently closed.




%d blogueurs aiment cette page :