Robert Henke/Monolake : artiste-ingénieur

Une version complète de cet article, en son, en image et en vidéo, est à lire sur le site Culture Mobile :

http://www.culturemobile.net/innovations/artek/henke-techno-ingenieur-01.html

Portrait et interview express de Robert Henke, membre fondateur de Monolake, et participant actif à la création du logiciel Ableton Live.

Short interview with Robert Henke from Monolake, electronic musician and developper of the infamous Ableton live software. English version of the interview below.

Le Monodeck de Robert Henke

Robert Henke n’est pas un simple musicien techno. Si la musique de ce berlinois, mieux connu sous le pseudo de Monolake, doit beaucoup aux rythmes syncopés et aux sonorités planantes du genre électronique, l’artiste a depuis quelque années orienté son activité vers une forme plus visuelle de spectacles et d’installations multimédias, exerçant autant ses talents dans l’univers festif des clubs que celui plus institutionnel des centres d’art. Mieux, renouant avec l’héritage des pionniers d’une musique électronique visionnaire, il nourrit son travail d’une recherche sur les outils et la technologie, créant ses propres instruments et participant activement au développement de l’un des logiciels actuels les plus appréciés des musiciens, Ableton Live.


Après des études au sein du studio de la Technischen Universitat de Berlin et et une participation active à Chain Reaction, l’un des labels les plus influents et les plus légendaires de la scène électro, la carrière de Monolake débute en 1997. A mi chemin entre « la puissance rythmique de la scène des raves et la sophistication de la musique électronique savante », Monolake impose dès son premier album, Hongkong, une esthétique à la fois dynamique et rêveuse, propice à l’imaginaire et au voyage intérieur. Une musique qui, selon lui, explore alors « le rapport au temps, à l’espace, au rythme et au son. Une musique qui requiert de l’attention et de la concentration, à l’intérieur de laquelle se construisent progressivement des structures complexes et fragiles, composées d’une multitude de particules sonores en mouvement, semblable à des cathédrales… ». Une musique qui, basée sur une architecture rythmique élaborée, se mèle harmonieusement à des bribes de mélodies et d’atmosphère, créant chez le spectateur une sensation d’hypnose et d’apesanteur.

Vous êtes l’un des rares musiciens de la scène électro actuelle à développer vos propres outils et instruments…
L’ordinateur nous aide à créer et à composer de la musique. Mais il devient rapidement inutile lorsqu’il s’agit de la jouer. Nous ne sommes qu’au début d’une révolution qui, en matière de technologie informatique, concerne la notion d’interface. Cela va bien sûr au-delà de la musique, mais cela passionne les musiciens car nous avons besoin de meilleures interfaces afin de jouer, sur scène, la musique, avec la même liberté que les instrumentistes classiques.
Pour mes concerts plus techno, j’ai développé une interface, un hardware plutôt complexe nommé le Monodeck. Cela me permet de jouer sans regarder un quelconque écran et sans utiliser de souris. Chaque fonction possède sa propre représentation physique sous la forme d’une touche ou d’un bouton, et chaque fonction reste identique. Cette dernière est très importante car elle me permet de me faire à l’instrument, au fil de l’apprentissage de sa pratique. Je peux jouer avec ces touches et ces boutons de pas mal de manières différentes, offrant de nombreuses variations sonores. Si les fonctions de chaque touche étaient sans cesse changeantes, je ne pourrais pas me faire à l’instrument. On peut maîtriser le piano, car l’on sait qu’un mouvement spécifique est à l’origine d’un son spécifique. Dans cette optique, le Monodeck n’est pas un contrôleur, un outil de contrôle d’un ordinateur comme il en existe beaucoup, mais un véritable instrument. Cela ne fait qu’un an que je travaille avec, je suis encore loin de le maîtriser totalement, mais je m’améliore chaque jour. L’ordinateur auquel est lié cet instrument, et à l’intérieur duquel sont stockés les sons, n’a aucune importance particulière. Bon, bien sûr, le Monodeck ne peut fonctionner que s’il contrôle un puissant logiciel, Ableton Live, dont je participe au développement.
Live a été le premier produit commercial, dont la fonction première était dédiée au fait de jouer la musique électronique, et non de la composer, la monter ou la construire. Avec Live, nous avons battu en brèche l’idée selon laquelle la musique électronique devrait obéir à une règle stricte et rigide selon laquelle des événément sonores sont placés le long d’une ligne temporelle. Nous avons au contraire inventé une méthode permettant de déclencher en temps réel de nombreux événéments sonores, permettant une relation plus humaine et directe entre le musicien et l’ordinateur, mais toujours à l’aide d’une souris et d’un écran.
Le Monodeck a donc changé ma manière de jouer. Mais c’est un outil qui est avant tout taillé pour mon propre travail, c’est un instrument spécifique dédié à une vision très personnelle de la dance-music. D’autres artistes auraient beaucoup de mal à s’en servir.

L’idée du nomadisme est-elle importante pour vous ? Vous utilisez par exemple souvent l’ordinateur portable. Pourrait-on dire que vous faites partie de cette génération laptop, de cette génération du portable ?
Je suis bien trop vieux pour faire partie de cette génération ! Je fais plutôt partie de la mouvance hardware. Celle qui a tiré toute son inspiration de la puissance de calcul des logiciels. Cela m’a pris pas mal de temps pour accepter le fait que tout ce dont j’avais besoin pour composer, c’était un laptop, un ordi portable.
Le Monodeck est quant à lui plutôt lourd et imposant. Mais la dance-music étant quelque chose de plutôt physique, j’ai ressenti le besoin de travailler à l’aide d’une interface à la fois massive et imposante. Il faut que l’instrument s’adapte, reflète en quelque sorte la musique que l’on souhaite jouer. Par exemple, un violon est beaucoup trop petit pour pouvoir émettre des basses fréquences.
Ce qui est formidable avec cette idée du studio entièrement intégré à l’intérieur d’un ordinateur, c’est qu’il devient effectivement portable, mobile, nomade. Mais je ne suis pas toujours capable de créer dans n’importe quel environnement. Je ne peux pas composer partout comme certains. Cependant, il est vrai que l’usage du laptop me donne l’occasion de travailler sur certains détails et de pouvoir les incorporer par la suite à d’autres travaux. Pendant mes voyages, je tente quelques expériences, j’élabore quelques idées. Le genre de choses que l’on peut faire lorsque l’on dispose d’une heure ou deux à tuer, dans une chambre d’hôtel. Je peux aussi utiliser ce temps pour rédifinir, ou affiner un prochain concert. Autant de choses qui seraient bien sûr impossibles si je devais m’en remettre à un grand studio, rempli de hardware.

Atom, spectacle de Robert Henke
Comment considérez-vous, dans votre travail et vos nombreux spectacles et performances, la relation entre son et image ? S’agit-il d’un dialogue, d’une simple illustration ? L’image, ou la lumière, doit-elle illustrer ou transcrire la musique ?
La musique est toujours tributaire d’un contexte visuel, que cela soit l’espace d’un club ou d’une salle de concert. La perception que l’on a de la musique doit ainsi beaucoup à des éléments et des indices visuels. Les gens achètent parfois un CD si la pochette leur promet un certain contenu. Lors d’un concert, il est important de créer une atmosphère propice à l’écoute. Par exemple, mes performances multicanal, « Layering Buddha », ont la plupart du temps lieu dans le noir total, car j’ai envie que le public puisse en quelque sorte dériver vers un état semi-onirique.
Les concerts de Monolake sont plutôt présentées avec un grand écran vidéo placé derrière moi qui permet au public de regarder l’image d’une machinerie complexe, dont les élements visuels sont générés en temps réel. La vidéo est contrôlée via le Monodeck, mais la synchronisation n’est pas totale. Ce que je tente de montrer avec ce type de performance audiovisuelle, c’est que la dance-music, c’est une forme de machine, entièrement contrôlée par le musicien, le performeur. Car c’est bien de cela dont il s’agit. Mais plutôt que de montrer la manière dont j’use de l’instrument, l’image projetée est de nature abstraite. Cela permet au public d’imaginer ses propres interprétations, cela permet en quelque sorte d’ouvrir visuellement l’espace. C’est très important pour moi que les images ne constituent pas des indices visuels concrets et précis. Les visuels ne traduisent pas la musique, ils lui répondent plutôt, mais d’une manière lâche, libre et décalée. De toute façon, l’esprit humain, et notamment celui du spectateur, fait lui-même la connexion entre ce qu’il voit et ce qu’il entend. C’est autrement excitant qu’un lien direct et explicite.

ENGLISH VERSION :

You are one of the very few artists that really tries, with your various partners, to develop and invent your own tools and instruments. How is it important for you ? Since when ? Why ? Can you tell me a little bit about this idea ?
The computer helps us to create music. It is not so much of use, when it comes to actually playing it. We are at the beginning of a new revolution in computer technology and it is about interfaces. It goes way beyond music, but it is of special interest for musicians since we need better interfaces in order to perform with the same degree of freedom as a classical instrumentalist.For my more beat driven live performances I developed a quite complex hardware interface, the Monodeck. It allows me to perform without looking at a computer screen, and without the need for a mouse. Every function has its own physical representation as a knob or button, and the function is always the same. This is very important, because it allows to actually master the instrument via practice. I can turn a number of knobs in many ways, resulting in many different musical gestures. If the function of the knobs are constantly changing I will never develop a feeling for what they actually do. One can master a piano, because one can be sure that a specific movement of fingers creates a specific result. The Monodeck is not a hardware controller, it is an instrument. I play with it now since over a year and I feel far away from being a master, but I get better playing with it every time. The computer in the background, that actually creates the sounds is not important anymore. Of course, the Monodeck only can work since it controls a powerful software in the background, Ableton Live, which I am helping to develop. Live was the first commercial product that focused on actually playing and performing music rather then constructing it.Live broke with the previous idea of a timeline where sonic events are arranged step by step, but invented a method to trigger complex musical events in realtime, thus allowing for a much more direct interaction between the musician and the computer. But the main interface for this is still a mouse and a screen. The Monodeck changed this for me. However, it is only a very specific instrument, tailored to work best for my very personal idea of dance music. It would not be so much of use for anyone else.

The idea of being a nomadic artist, using light tools (I mean : non-heavy) and nomad tools, seem also important for you. Am I right ? And could we say that you are one of the children of this laptop generation ?
I am way to old to be a child of the laptop generation. I am more a hardware generation guy who learned that software is much more powerful… It took me a while to accept that all I need to make music is a laptop. The Monodeck is actually quite big and heavy. But since dance music is physical, I felt the need to have a huge and massive interface in order to create it. The instrument needs to match a bit the desired result. A violin is too small for low frequencies… The great thing about the studio in a laptop is the fact that it is indeed portable. Not every environment gives me the right pace to create a piece of music, in fact, most environments do not work for me, but at least there is a chance to work on some detail and incorporate it into something bigger later. During my travels I often try out small sketches. The kind of things one can do in a hotel room with two hours to waste. Or I refine my performances. This all would be impossible if I would still rely on a big studio with lots of hardware.

How, in your works, do you consider the relationships between, sound and image ? Do they respond each other ? Does image, or light, must translate music ? Is a dialogue, an illustration ?
Music always exists in a visual context. Even if it is just the interior of a club or concert hall. The perception of music is massively influenced by visual clues. People buy CDs if the cover seems to promise a certain content. In a concert situation it is important to provide an atmosphere that fits the music. My Layering Buddha multichannel performances are mostly happen in complete darkness, because I want people to drift away into a semi dream state. My Monolake shows are presented best with a big video projection behind me, showing a giant moving abstract machinery, created in real time. The video is controlled via the Monodeck, and it has a loose connection to the music. What I want to convey is the idea of dance music as a machine, controlled by the performer, because this is exactly what is going on. But instead of displaying for example a computer screen running the software or filming the Monodeck, the video is rather abstract. This allows the audience to find their own interpretations, opens up the space visually. It is important for me that the images are not known visual cues, like architecture, etc… The visuals do not translate music, they just loosely respond to it. However, the human brain wants to make a connection and this is far more exciting to me than any explicit link.

Photos :

-le « Monodeck » de Monolake.

-Image du spectacle Atom : © Justine Lera, Tesla de Berlin, le 15/09/2007.

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1 Response to “Robert Henke/Monolake : artiste-ingénieur”


  1. 1 SdC 17 juin, 2008 à 4:21

    Et il a le bon gout de livrer des morceaux en 320 kbps sur son site..


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