MIXOLOGIE : L’art du DJing

Auteur : Jean-Yves Leloup

Image : Carl Craig par Pierre-Emmanuel Rastoin

Qu’est-ce qu’un bon DJ ? C’est d’abord celui, ou celle, qui passe de la bonne musique et sait faire danser, ou vibrer, la foule. Sorti de là, on n’a pas dit grand chose. Tout comme les musiciens, les DJs ont chacun leur style, leur manière de mixer ou d’enchaîner les disques, de fusionner les genres, de tenir le public ou de surprendre les danseurs. Petit traité de mixologie…

Jusqu’à une certaine époque, pas si lointaine, tout paraissait simple, pour le DJ commun comme pour la star des platines. Invité en club, ou dans une rave, il lui suffisait alors d’aligner les tubes du moment, de s’illustrer dans son style de prédilection, d’oser quelques breaks aventureux et autres clins d’œil malicieux, et le tour était joué. Mais, au cours des années 90, l’électronique a évolué, s’est diffractée en une multitude de tendances, a pris conscience de son histoire et de son passé, le public devenant par ailleurs plus exigeant, et plus connaisseur. La domination de la house et de la techno traditionnelles a été remise en cause et, de nos jours, les genres musicaux se télescopent et les techniques de mix numérique s’affinent. Bref, il n’existe plus désormais une seule et même manière de mixer. On attend ainsi d’un (bon) DJ, autre chose que de la (bonne) musique. Au-delà de la technique, un artiste de talent se doit de proposer une vision. Une manière de faire dialoguer les disques, de faire chanter les plaques, de parler d’hier et d’aujourd’hui et de composer, en direct, une bande-son dans laquelle, clubbers, fêtards, ravers ou simples amateurs de musique, sont invités à plonger, à vivre et à vibrer, le temps d’une nuit.

L’art du mix, c’est donc une question de sélection (le choix des titres -les tubes comme les inconnus, la connaissance de la musique et de son histoire) et de technique (avec un peu d’abnégation, tout le monde peut y arriver). Mais c’est plus encore une manière de gérer le flux et la rupture. Fluides, les disques s’enchaînent comme par magie, se fondent les uns dans les autres, et semblent émerger l’un dans l’autre, comme une seule et même composition, dont la durée paraît infinie. Le mix, c’est aussi le choc des contraires, l’art de la collision et de l’inattendu. Les meilleurs DJ savent en effet jouer sur des titres opposés, oser les ruptures de ton et parvenir à surprendre la foule, sans jamais perdre son attention. Car le mix, c’est enfin une question de dialogue entre l’artiste et son public. Pour lui imposer sa vision la plus personnelle, il faut avant tout savoir le séduire. Et dans ce domaine, chacun possède son style, entre les bourrins et les pousse-disques, les génies du platinisme ou du minimalisme, les éducateurs et les entertainers. Revue de détail.

L’entertainer : L’entertainer contre l’éducateur. C’est le grand débat qui a animé les milieux professionnels, il y a plus de dix ans. Selon les adeptes du spectacle (l’entertainment), le DJ se doit avant tout d’être au service du public, lui servir les tubes qu’il connaît, jouer la carte de la générosité et du partage, assurer techniquement et faire, humblement, son travail d’amuseur. Phrase type : « on est là pour que les gens s’amusent et passent une bonne soirée ». Entendez par-là, « pas de prise de tête, des roulements de caisse claire, des gimmicks accrocheurs et tout le monde les bras en l’air ».

L’éducateur : Chez les adeptes de la culture et du patrimoine, l’éducateur est le garant d’une histoire et parfois d’une légende. La quarantaine bien tassée, il ressasse ses années de gloire (au hasard, le Loft, le Studio 54, le garage oublié, l’électro des origines), afin d’éduquer les jeunes masses ignorantes, ou de flatter la nostalgie des plus vieux qui ont encore l’énergie, malgré leur grand âge, de sortir après 22h. Si l’on se doute qu’un bon DJ de club se situe quelque part entre l’entertainer et l’éducateur, le côté parfois réac de ce dernier est largement tempéré par son incroyable collection de disques. Phrase-type : « c’était mieux avant ». Entendez par-là « le vinyle, le Palace, la disco, le funk ou les premières raves, c’est quand même mieux que le MP3, la maximale ou la minimale».

Le platiniste : Issu du milieu des compétitions hip-hop, mais aussi de la scène arty de la musique expérimentale, la platine est pour le « turntablist » un instrument à part entière. On scratche et l’on joue du cross-fader avec une dextérité sans faille, mais aussi on tapote la surface du vinyle, on dénude les câbles, on détraque de vieux électrophones, et l’on remplace parfois les disques par d’irritantes matières (papier de verre, bois, métal). Dans le genre, les vrais génies, auteur d’une musique résolument personnelle et inventive, ne sont pas si nombreux (Birdie Nam Nam, Kid Koala, DJ Olive, Erik M, Christian Marclay). Bruit-type « scraaatch, scrouitch, pffffff ».

Le minimaliste : Une technique parfaite, au service d’un mix fluide et tout en finesse, souvent obsédant, parfois « druggy ». De Richie Hawtin à Ivan Smagghe, en passant par Luciano, les minimalistes possèdent cette science infuse de l’infini et de la permanence. Une soudaine texture, un simple écho ou le moindre nouvel élément rythmique apportent au mix, et au public, une énergie nouvelle. Comportement-type : une grappe de trainspotters les yeux rivés sur la table de mixage, et une foule de danseurs les yeux révulsés sur le dancefloor.

Le stadium et le climax DJ : Le stadium DJ se prend quelque part pour Jean-Michel Jarre sur la Place Tian-An-Men. Ecrans géants et feu d’artifice façon cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques, il manipule les foules à l’aide de rythmiques puissantes, de montées wagnériennes (DJ Tiesto) et de tubes boostés (Norman Cook). Son confrère le DJ climax, débarque quant à lui quelques minutes avant son set, à l’heure de pointe sur le dancefloor. Sans transition, il effectue son job sans fioritures, histoire de prouver son efficacité et son talent hors-pair. Du travail de pro et de haut-fonctionnaire.
Phrase-type : « Où est ma Limousine ? ».

Le DJ au long cours : Grand amoureux de la musique, détenteur d’une collection de disques faramineuse, son statut de star et de connaisseur lui permet d’assurer de minuit jusqu’à midi. Entre hits vintage, tubes oubliés, escapades rock et maîtrise techno, il sait faire preuve de son talent sur la longueur. Son set se transforme alors en une vaste exégèse de la musique et de son histoire, de la plus glorieuse à la plus méconnue. Athlètes marathoniens et coureurs de fond du mix, les Garnier et autres Sven Väth assurent ainsi apéro, entrée, plat du jour, dessert et digestif.
Phrase-type « Déjà midi ! ».

Le télescopeur : DJ à l’incroyable habileté manuelle, ou utilisateur débridé des nouvelles techniques de mix numérique, il fusionne les styles avec maestria. En version tubesque (2 Many Dj’s, Girltalk), melting-pot (DJ Rupture et ses mélanges parfois trash de breakbeats, musiques arabes, ragga et hip-hop) ou avant-garde (Jackson et Kid 606 et leur partouze de styles), il ose la rencontre entre occident et autres continents, hits racoleurs et expérimentations rythmiques. Phrase-type « -Ecoute un peu cet a capella de Whitney Houston, sur fond de mélodies gnaoua et de beats dark-wave» ! -Et ça se danse ? ».

Le soundtracker : Issus des sphères de l’ambient, de l’électronica, du sound-art et du sound-design, les soundtrackers créént de véritables bandes-son immersives, propices aux voyages immobiles, à l’écoute baladeuse et aux réflexions les plus absconses. Dans certains lieux arty et discrets, dans des expos parfaitement « designées » et scénographiées, ou plus sûrement sur des webradios, leurs explorations soniques nous réconcilient avec le chaos ambiant. Phrase-type « No dancing please ! ».

Le Multimédia : Ils sont de plus en plus nombreux sur la scène électronique, ils bossent plus souvent en collectif, mélangent Djing et Vjing, réalisent cinémixes et performances numériques et tentent, parfois maladroitement, de donner à l’image la même vigueur et la même dynamique, que la musique. Une catégorie en devenir, armée de laptops, boostée par les nouvelles techniques de mix et de montage d’image live.
Séquence-type : l’apparition du monolithe du « 2001 » de Kubrick, sur la musique de Gyorgy Ligeti, entre deux séquences techno mixées de main de maître par le désormais DJ et VJ, Jeff Mills.

Le pousse-disque (le bourrin, l’animateur, le pot-de-fleur, le surboum DJ) : Triste catégorie, où viennent s’échouer les moins talentueux, ou les plus malchanceux. Le bourrin, rivé sur sa table, stressé par sa technique, aligne les disques après les autres, sans regard pour le public qui subit son acharnement. L’animateur harangue la foule pour lui offrir porte-clés, t-shirts et préservatifs. Le pot-de-fleur, booké par un patron de bar ignare, dédaigné par la clientèle, s’escrime sur un sound-system souffreteux. Dans n’importe quelle soirée d’appartement, le surboum DJ squatte quant à lui l’unique lecteur CD, et assène à ses invités, ses talents souvent très discutables de selector.
Phrase-type « On rentre à la maison ? ».

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3 Responses to “MIXOLOGIE : L’art du DJing”


  1. 1 Groove N' Vibes 28 octobre, 2008 à 8:50

    Point de vue intéressant sur le paysage du Djing. Y aussi le clivage entre les tenants du djing vu comme spectacle interactif ou comme spectacle au sens traditionnel du terme ( tendance que l’on voit dans les live ).
    Ce qui serait intéressant serait de savoir comment les évolutions technologiques font faire évoluer le Djing …

  2. 2 Meaulnes 5 novembre, 2008 à 12:58

    il y a aussi le perso,le cristiano ronaldo du djing,le je-kiffe-tout-seul
    ,par ailleurs diablement efficace,james holden…

  3. 3 DJ Nøzà 25 octobre, 2009 à 7:33

    Comment faire un ping pong svp


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