Existe-t-il une littérature techno ?

Texte : Jean-Yves Leloup

A propos du roman, La tectonique des rêves de Stéphanie Lopez (collection, La Contre-Allée, éditions Trouble-fête, 2009)

Un de mes confrères, spécialiste de la culture pop et de l’histoire du rock, a déclaré il y a quelques années déjà, qu’il n’existait pas d’écrivains techno. Vers le milieu des années 90, dans un article où Benoît Sabatier donc, se penchait sur la généalogie des grands auteurs supposés de la culture pop (pour faire rapide, et je cite de mémoire : de Lester Bangs à Nick Cohn, en passant par Jean-Jacques Schuhl ou Yves Adrien), le journaliste de Technikart (aujourd’hui rédacteur en chef) déplorait, critiquait ou fustigeait le manque d’auteurs dans l’univers alors naissant de la scène électronique, tout juste sorti de l’amateurisme, du fanzinat et de l’underground. D’un certain point de vue, Sabatier avait raison, et de l’autre, tort.

La scène électronique, notamment en France, n’a pas vraiment donné lieu à une génération d’écrivains, d’auteurs de fiction, ou même de critiques musicaux qui, sous le couvert du journalisme, parviendrait à transformer un simple récit de concert en œuvre littéraire, ou en exercice d’autofiction (ce fût le cas de Lester Bangs, mais aussi d’Yves Adrien ou bien sûr d’Alain Pacadis, dans les colonnes de Libération). Cela pourrait certainement changer dans les courtes prochaines années, vu le style adopté par certaines nouvelles figures du journalisme (je pense à quelques-uns de mes confrères dans Tsugi, par exemple), mais globalement, l’analyse de Sabatier sur les vingt premières années du mouvement techno, est juste. Là où il s’est planté, c’est que les années 90 et 2000 ont révélé une nouvelle génération d’auteurs, finalement bien différente de celle des années rock. Des auteurs, à la fois journalistes et essayistes, portant sur leur époque un regard d’analyste, certains se partageant même entre la création et l’écriture, la théorie et la pratique. Du côté des anglo-saxons, une génération de journalistes, délaissant le style autofictionnel de leurs aînés, sans toutefois se départir de leur subjectivité, ont signé quelques ouvrages définitifs sur la musique, que l’on pense à David Toop (sur l’ambient et la perception de notre univers sonore), Simon Reynolds (sur la house ou le postpunk), Kodwo Eshun (sur l’Afro-futurisme), Peter Shapiro (sur le disco) ou le plus agaçant et controversé, Paul D. Miller, alias DJ Spooky. En France, Ariel Kyrou a écrit un livre très personnel sur l’électronique avec Techno Rebelle, et en Allemagne, Achim Szepanski s’est révélé un fin analyste du phénomène numérique. Mais il est vrai que l’on ne parle pas ici d’écrivains, mais d’auteurs.

Nuits blanches et lunettes noires

En France, au cours des années 90, c’est l’univers plutôt bourgeois de la nuit et de la came, où voisinent artifice et décadence, qui semble avoir guidé une poignée d’auteurs de fiction. Chez eux, la techno et le clubbing ne semblaient être qu’un prétexte, une vague toile de fond censée refléter les émois et les errements d’une génération perdue (refrain connu), à l’image de « Rave » (Eric Lentin, éditions Climats, 1995), « Descente » (Charles Pépin, Flammarion, 1999), « Le Grand Huit » (Thierry Vimal, L’Olivier,1999) ou encore « Superstars » (Ann Scott, Flammarion, 2000). Chacun de ces ouvrages dressait alors le portrait d’une génération adulescente ayant trouvé dans les drogues le meilleur moyen de repousser son entrée dans une vie sociale normalisée. Le seul véritable auteur à se hisser hors du lot, fût Vincent Borel qui, dans « Un Ruban Noir » (Actes Sud, 1995) décrivait en parallèle l’immersion de son personnage et narrateur dans l’univers psychédélique et hédoniste des raves, et ses errements face à l’annonce de sa séropositivité.

La littérature anglaise, plus pertinente dans ce domaine, plus volontiers ancrée dans une réalité populaire, a elle aussi largement abordé le même phénomène, au cours de la décennie 90. Avec une acuité mordante et un sens certain de la satire sociale, défonce, dérive de l’être et des sens, se sont retrouvés ainsi sous la plume acerbe de toute une ribambelle d’écrivains. La plupart d’entre eux furent d’ailleurs réunis, sous la direction de Sarah Champion, dans deux recueils de nouvelles, « Disco Biscuits » (Alpha Bleue, 1997) et « Disco 2000 » (Sceptre, 1999, non traduit), confirmant ou révélant, la faiblesse d’un Irvine Welsh ou d’un Alex Garland, ou le talent prometteur de Nicholas Blincoe ou Alan Warner. L’un des derniers auteurs de cette génération 90’s a avoir repris le flambeau de cette noirceur sociale parfumée à la dope, fût Jo-Ann Goodwin, qui dans son premier et excellent roman « Danny Boy » (Flammarion, 2001), promenait son petit junkie de héros dans une capitale londonienne bien éloignée des romans victoriens.

La tectonique des mots

Mais depuis quasiment dix ans, il faut bien dire que très peu de romans nous sont parvenus, qui aient abordé, de près ou de loin, le phénomène électronique, que cela soit par le biais détourné de la fête, de la nuit et de la dope. C’est la raison pour laquelle la sortie du premier roman de Stéphanie Lopez, La tectonique des rêves, fait figure de petit événement dans ce désert littéraire. Activiste de la scène électro, bloggeuse, rock-critic et DJ, Stéphanie Lopez opère dans cet univers depuis près de quinze ans et semble avoir bien connu cette époque d’utopie sociale et de découverte musicale qu’ont incarné les années 90 et festives. Son livre met en effet en scène le personnage d’Eva D. Lysid, justement journaliste et DJ (autoportrait fantasmatique de l’auteure, sans doute) qui, à l’orée de la décennie 2000, quitte son univers urbain et nocturne rythmé par la dope et les BPM, pour partir à la découverte d’une hypothétique rave organisée sur une île indonésienne, au large de Bali.

Le style de l’auteure, très musical, est littéralement infusé par la musique et par une bande-son omniprésente. On y croise ainsi, pas seulement en fond sonore, mais sous la figure d’anges et de fantômes veillant à la destinée de l’héroïne, des artistes comme Aphex Twin et Syd Matters, ainsi que nombre d’artistes qui ont marqué ces dernières années, parmi lesquels Miss Kittin, Luke Vibert, Green Velvet, Cristian Vogel ou des dizaines d’autres figures de la première génération techno.

Mais finalement, ce n’est pas tant dans la description des us et coutumes des adeptes de l’électro que l’auteure excelle, mais plutôt dans de vastes et ambitieux chapitres, comme écrits sous la forme d’une transe, où Stéphanie Lopez met en scène les délires, les hallucinations et les vertiges de son héroïne, déracinée de sa France natale, et perdue au fin fond de l’Indonésie.

Il y a là donc des passages réellement virtuoses, notamment dans ces descriptions où Eva se retrouve aux prise de phénomènes naturels et telluriques, et d’autres qui le sont moins, lorsque l’auteure se laisse aller à une certaine forme de candeur (elle respecte parfois beaucoup trop les artistes), ou quand elle laisse libre cours à une forme trop affirmée de jonglage et d’effets littéraires.

Mais reste que ce récit fantasmatique aux accent lysergiques, traduit à merveille l’imaginaire et l’utopie dans lesquels ont plongé toute la première génération de raveurs, de danseurs, de musiciens, de fêtards, d’auteurs et de journalistes, qui ont traversé avec émerveillement et innocence, les premières années dorées du mouvement techno en France.

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3 Responses to “Existe-t-il une littérature techno ?”


  1. 1 Pierro 10 février, 2010 à 9:55

    Assez d’accord avec le propos, j’ajouterais toutefois l’extraordinaire Tourville, d’Alex D Jestaire, chez Au Diable Vauvert.

    Véritable périple Célinien en terres teKno, Tourville est un espèce de pavé monstrueux ou Jestaire triture et déconstruit trois siècles de contre-culture : de Louis Ferdinand Céline aux raves, du Marquis de Sade à Lovecraft, de David Lynch à Loft Story, d’Hunter Thompson aux Pet Shop Boys, du satanisme à l’ecstasy… Tourville c’est la B.O. écrite de l’apoKalypse.

    Nonobstant mon conseil, je souhaiterai savoir s’il est encore possible de se procurer votre Global Techno (la dernière version), puisque, si j’ai bien compris, la maison d’édition a fait faillite…

    Merci pour votre blog que je découvre, et bonne continuation.

    Musicalement votre,

    Pierro

    • 2 Jean-Yves Leloup 11 février, 2010 à 10:48

      Bonjour Pierro,

      Merci pour cette précision. Pour l’instant, je n’ai plus de copies disponibles de la dernière édition de « Global Techno », car je n’arrive pas à mettre la main sur les invendus et les stocks, restés chez le diffuseur. Mais il existe un nouveau projet de réédition avec un jeune éditeur français, même si ce n’est pas encore confirmé. J’espère en savoir plus dans les prochains mois.

  2. 3 Clara Valdi 19 février, 2010 à 2:41

    Merci pour la découverte du roman de S.Lopez. Je suis en train de le lire et ça me prend aux trip(e)s, vraiment ! c’est super riche et maîtrisé pour un premier roman, je recommande ce book à tous les teufers et mélomanes à qui il reste un peu de temps de cerveau dispo ;-))


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