Heretik System (1) : Hérésie en Chiraquie

 
Version originale du texte publié dans le magazine Tsugi de novembre 2010. Auteur : Jean-Yves Leloup

Au tournant du siècle, les Heretiks enflamment la scène des free-parties et la France de Jacques Chirac. Cette épopée ponctuée de fêtes mythiques et de BPM survoltés, mais aussi de décès, de saisies et de lourdes peines de prison, est racontée avec brio dans le DVD documentaire Heretik System : We had a dream.

L’aventure Heretik, c’est une histoire de gamins candides et néanmoins têtes brulées, dont l’origine remonte aux années raveuses. En 1995, Léo, Rokette, John, Ben, Jano, KRS, Popof, Beuns ou Nout, parmi la vingtaine de sympathiques enragés qui constitueront bientôt le noyau dur du collectif Heretik System, ont alors entre 16 et 20 ans. Pour la plupart originaires des classes moyennes banlieusardes, ils partagent un même idéal de fun et d’anarchie qui les distingue nettement de certains jeunes des années Chirac. En 1995, pas mal d’ados et d’étudiants défilent en effet Place de la Concorde pour fêter l’élection du grand Jacques qui accède à la présidence. Les futurs Heretiks préfèrent quant à eux fréquenter les grandes raves qui, dans des entrepôts de la Plaine St Denis ou du Bourget, accueillent les premiers DJs stars de la techno ou de la trance. Cependant, ces grands rassemblements festifs leur paraissent bien ternes et convenus lorsqu’ils découvrent les premières free-parties et Teknivals qui, sous l’impulsion du collectif des Spiral Tribe, essaiment peu à peu en France. « Dès que j’ai foutu les pieds dans une free », se souvient Ben, aujourd’hui porte-parole du groupe, « je ne suis jamais retourné en rave ». Alors que le prix d’entrée des grandes fêtes de l’époque se situe entre 100 et 150 francs, les free sont gratuites et offrent aux jeunes raveurs le frisson de l’inconnu et de la clandestinité. « Quand j’ai débarqué à mon premier Teknival, j’ai eu l’impression que j’étais né là-bas. Il y avait ce truc contestataire. C’était illégal. J’ai eu l’impression de voler ma propre liberté ». La tribu des Heretiks naît un an plus tard, sous l’impulsion de Léo, personnage charismatique et visionnaire, qui rêve alors de « blade runnerisé le truc » (selon l’expression imagée dont il use dans le documentaire). « Il y avait une bonne graine de jusqu’auboutisme et d’énergie punk chez pas mal d’entre nous », renchérit Ben. « Dès notre plus jeune âge, on avait en quelque sorte pris la décision de ne pas faire les trucs à moitié ». Et en effet, pendant près de dix ans, misant sur la démesure et la provocation, les Heretiks vont organiser des fêtes légendaires, galvaniser les foules et laisser un souvenir mémorable à des milliers de teuffeurs, quelques escadrons de gendarmerie, ainsi qu’une poignée de préfets et d’officiers des renseignement généraux.

Des déchetteries à l’Olympia

Entre 1996 et 99, la tribu participe activement au mouvement des free parties aux côtés de collectifs complices comme Mas I Mas, TNT, Psychiatrik, OQP, Facom Unit ou UFO. Alors qu’à la même époque, la première Techno Parade rassemble 200 000 personnes à Paris, la french touch triomphe et que Garnier investit l’Olympia (« ça nous est passé complètement au-dessus, on ne savait même pas que ça existait » dixit Ben), le mouvement free vit sans doute ses plus belles années, à l’écart des médias et au son d’un hardcore tonitruant. Pour déjouer la surveillance des autorités, éviter ou contrer les descentes de flic locaux, le collectif s’organise. Les repérages sont discrets, les lieux sont dévoilés sur une infoline à la dernière heure et les raveurs se doivent d’arriver en masse et au même moment sur le lieu de la fête.

Cependant, passé quelques années, les Heretiks n’ont plus vraiment envie de se «  se cantonner aux hangars pouilleux et froids », aux banlieues lointaines ou aux terrains vagues et boueux qui font l’ordinaire du free-parteux. En 1999, le collectif investit la capitale et organise une gigantesque fête en plein Paris. L’ancienne gare de fret de Paris-Bercy, « un espace insalubre, poussiéreux et bien dégueulasse » situé sous le Palais Omnisport, rassemble plusieurs milliers de raveurs à la barbe des autorités. Les Heretiks appellent ça « cramer la capitale ».

Mais c’est deux ans plus tard que cette bande « d’impénitents et d’obstinés » (pour reprendre le titre d’un de leurs CD) réalise le casse du siècle. A l’image du célèbre gangster Spaggiari dépouillant, sans armes, ni haine, ni violence, les coffres de la Société Générale, les Heretiks organisent leur fête la plus mythique et la plus pacifiste au beau milieu du 16e arrondissement parisien, dans l’enceinte de la piscine Molitor. Il faut dire que les Heretiks se sont organisés en véritable commando. Ils préparent l’événement pendant deux mois, nettoient le lieu de fond en comble, sécurisent les accès tout en construisant des murs pour protéger leurs travaux des regards indiscrets. Résultat, une teuf « dantesque », un « exploit » selon les mots du commandant Jacques Prigent, ancien officier des Renseignement Généraux chargé de les surveiller, interviewé dans le documentaire. Dans cette ancienne et magnifique piscine désaffectée de style art déco, plusieurs milliers de raveurs font la fête jusqu’à 11h du matin, sans le moindre débordement et sans l’ombre d’un affrontement avec les forces de police.

Dès lors, chacune de leurs soirées rassemble un public innombrable, et parfois ingérable. En 2001, plus de 3000 fêtards se pointent au Studio 287 pour écouter un plateau d’artistes Heretiks. Ce club situé en proche banlieue ne pouvant accueillir plus de 1500 personnes, la soirée tourne rapidement au cauchemar, opposant sécu, raveurs et force de police dans une gigantesque émeute. En 2003, Tekno is Beautiful attire entre 15 et 20 000 personnes. Cette première fête officielle et payante (pour un prix modique) laisse toute l’équipe sur les rotules. Le phénomène des free-parties devient alors un véritable mouvement populaire, éclipsant le reste de la scène électronique qui, à l’époque, est très loin de connaître le même succès.  Mais surtout il paraît échapper à toute forme de contrôle, pour les organisateurs comme pour l’état qui tente de le canaliser tant bien que mal.

C’est d’ailleurs le moment que choisit l’équipe des Heretiks, accompagné des Mas I Mas et des Trouble Fêtes, pour tenter de nouveaux défis artistiques, hors de la scène des free-parties. Daniel Colling, le patron du Printemps de Bourges, leur offre le Zénith de Paris en 2007 pour un Grand Magic Tekno Circus d’anthologie, suivi un an plus tard d’un Olympia bourré à craquer. En moins de dix ans, l’équipe est ainsi passé des déchetteries des Yvelines aux lambris dorés du Boulevard des Capucines. Vingt ans plus tôt, en 1989, Bérurier Noir, groupe star et pionnier du rock alternatif français, mettait fin à une carrière démarrée dans des squats pouilleux en donnant trois concerts de légende à l’Olympia. Une comparaison dont Ben, qui a fréquenté le milieu du punk au début des années 90, n’est pas peu fier.

Système D

Militer pour la fête libre et gratuite, c’est bien beau, mais encore faut-il trouver les moyens de financer ses actions. Comme pas mal d’autres sound-system des années 90, quelques Heretiks font du « business », histoire de s’acheter du matériel de sono. On peut bien l’avouer quinze ou vingt ans après, dans les premières raves des années 90, tout comme le mouvement des free-parties, une forme de deal artisanal a souvent permis à certain de vivre de leur passion pour la fête et la techno. Les Heretiks, qui l’ont payé assez cher et ont purgé leurs peines de prison, l’admettent volontiers dans le documentaire. Plus amusant, quoique tout aussi dangereux, nos têtes brulées se sont aussi aventuré à trafiquer de fausses préventes aux portes des grandes raves « commerciales » de l’époque. « Ca marchait bien ! », s’amuse Ben. « On vendait ces faux billets à 50 balles pour des soirées à 100 ou 150 francs. On passait un temps fou avec bosser sur les premières versions de Photoshop. On n’a pas arnaqué les raveurs, qui ont toujours réussi à rentrer, mais les orga. On trouvait ça normal. Pour nous, la techno devait être gratuite. Attention, ça finançait nos fêtes. On n’allait pas se taper des restos avec ce fric ! ». Après « s’être bien fait courser », les Heretiks optent tout de même pour des moyens de financement plus « safe ». La vente de disques, de feutrines, les plateaux Heretiks organisés dans les clubs, mais surtout leur argent personnel alimentent une caisse commune permettant de monter leurs fêtes légendaires, qui dans la plupart des cas ne leur ont jamais rapporté le moindre centime.

Lendemains de fêtes

Aussi héroïque que puisse paraître leur folle épopée, les Heretiks l’ont hélas payé très cher. Le bilan carcéral est lourd pour des types aussi jeunes. « Personne n’a pris 5 ans, mais l’un d’entre nous a quand même fait plus de deux ans et demi de prison en trois fois et un autre, deux fois cinq mois. L’un a du s’enfuir à l’étranger. Et puis beaucoup d’entre nous ont pris du sursis ». Les ecstas, le speed ou le LSD avaient beau circuler librement dans les free, beaucoup semblent avoir réalisé un peu tard que la consommation de stupéfiant n’a jamais été autorisé en France. A cela, il faut ajouter quelques caisses de disques brulés en 1997 et, par deux fois, du matériel saisi par les forces de police. Mais le plus grave intervient en 1998. Le groupe est alors au bord de la scission. La défonce use les esprits et les organismes. La même année, l’un deux se jette sous un train et six autres décèdent durant leur sommeil, intoxiqués au monoxyde de carbone par un chauffage défectueux installé dans un pavillon d’Aulnay s/Bois dans lequel le groupe a installé son QG. Le choc est rude. Mais au lieu de les anéantir, la tragédie les ressoude. Le collectif devient une famille. C’est sans doute là qu’ils puisent leur énergie afin d’organiser les fêtes mythiques de Bercy ou de Molitor. Le coup de grâce survient trois ans plus tard. Léo, « qui détient une partie de l’âme du groupe » selon le réalisateur Damien Raclot-Dauliac, bascule dans la folie (il témoigne « sous camisole chimique » dans le film). Souffrant de schizophrénie et d’accès de violence, il menace la cohésion d’un groupe, qui doit à la même époque faire face à l’évolution de la scène free. A partir de 2001-2002, la clandestinité n’est plus de mise. Il faut désormais négocier avec les pouvoirs publics, sous peine de voir son matériel confisqué. Une partie de l’esprit libertaire des années 90 disparaît.

Terroristes sonores

Selon les témoignages, c’est en partie Léo qui a insufflé au groupe cette radicalité qui distingue les Heretiks de nombreux autres sound-systems. Plutôt que de vivre caché, le groupe a opté pour des actions d’éclat qui ont fait sa légende parmi les free-parteux. L’un deux parle ainsi dans le film du moment où ils décident, face à la radicalisation de la répression anti-rave, de convertir leurs simples fêtes techno en une nouvelle forme, pacifique, d’activisme et de terrorisme sonore. Cependant, le collectif a toujours dû faire face à des dissensions internes, selon Ben. « D’un côté, il y avait le courant super trash, jusqu’auboutiste, plus politique, plus véner. Et de l’autre, ceux qui étaient là pour la musique, qui avait trouvé dans la free party le seul moyen de faire entendre leurs créations sonores. Des gens hyper fêtards donc et des mecs qui voulaient se battre pour un droit, une liberté ». Cette opposition s’intensifie lorsque certains décident de prendre un virage légaliste, avec les soirées Tekno Is Beautiful en 2003 ou Alice en 2004, suivies plus tard par le Zénith ou l’Olympia. Mais malgré les années et quelles que soient les oppositions, les embrouilles et les drames, il semble que le collectif soit toujours en activité, ou du moins en éveil. Selon Ben, l’aventure n’est pas finie, même si la scène des free-parties est considérée par beaucoup (les pionniers du mouvement comme les renseignement généraux) comme morte et enterrée, malgré quelques îlots de résistance. L’amendement Mariani permettant aux forces de police de saisir instantanément le matériel d’une soirée non autorisée a en effet largement décimé le mouvement, notamment lors du Teknival 2009 qui a vu la confiscation de quarante sound-systems. Mais cela n’a pas l’air de faire peur à Ben qui rêve encore à de nouvelles fêtes. « Aujourd’hui » dit-il avec une lueur dans le regard, « dès qu’on nous parle d’un nouvel endroit, on va le voir. J’ai encore visité des trucs la semaine dernière. Si un jour on trouve un truc qu’on peut éclater, on l’éclatera ».

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6 Responses to “Heretik System (1) : Hérésie en Chiraquie”


  1. 1 Malo 29 décembre, 2010 à 8:13

    Très bon billet ! Je ne peux m’empêcher de saluer tout ce mouvement à qui l’univers de la musique électronique doit quand même beaucoup ! Bravo les gars !

  2. 2 FRANCKY 16 mai, 2012 à 8:07

    BIEN JOUER LES HERETIK A FOND DE BALL RESPECT

  3. 3 FRASTUS 13 février, 2015 à 3:07

    « A FOND LA TECHNO »

  4. 4 Anonyme 13 février, 2015 à 6:55

    Enorme Respect les Heretik a la vie a la mort vous etes enorme a tres vite pour le grosse teuf des 20ans


  1. 1 Historia del Tekkno – Heretik, Spiral Tribe, World Travellers, Desert Storm… | DJLogic Rétrolien sur 12 mars, 2011 à 12:32

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