Alexandre Roccoli : Danse avec les loops

Texte : Jean-Yves Leloup

Inspiré par la musique électronique, les phénomènes de transe et la figure du clubbing, le chorégraphe Alexandre Roccoli apporte un souffle de mystère à la danse contemporaine.

Comme un rêve, un cauchemar, une nuit de transe ou un trip hallucinogène, les spectacles d’Alexandre Roccoli imprègnent durablement la mémoire, sous la forme de scènes-chocs ou de visions fugitives. Des corps epileptiques entrevus à travers la pénombre, des formes étranges et noires errant à travers les décors, des flashs de lumière blanche illuminant les danseurs, des silhouettes fantômes de DJ apparaissant en fond de scène… composent un univers dans lequel règnent l’illusion et le mystère. Dans Drama Per Musica, présenté récemment au Centre Pompidou et aux Subsistances de Lyon, les danseurs, défiant les lois de l’apesanteur, transformaient l’architecture et le décor du plateau en un vaisseau fantôme aux voiles noires. Dans Last Last, présenté au printemps 2011 pour l’ouverture de la programmation Berlin Next à la Gaîté Lyrique, le plateau, plongé dans la pénombre, traversé de lueurs lointaines et de visions ectoplasmiques, accueillait une suite de scènes étranges dont la puissance poétique et la trouble séduction évoquaient l’art onirique d’un David Lynch ou les univers post-apocalyptiques de la science-fiction.

Donner à voir
Ces spectacles, dont Alexandre Roccoli assure la chorégraphie et la direction artistique, mis en scène avec Séverine Rième ou le collectif Last Last, résonnent plus encore grâce à leurs riches bandes-son, dans lesquelles s’entrechoquent sons électroniques, beats robotiques, boucles de voix, samples obsédants ou chansons d’outre-tombe. Depuis son premier solo créé en 2005, Ersatz (when was the last time you sweat on a dancefloor) ? (litt. « Quand as-tu sué pour la dernière fois sur une piste de danse ? »), ce danseur et chorégraphe mi-lyonnais, mi-berlinois est en effet fasciné par la musique électronique et collabore régulièrement avec des musiciens issus de cet univers, comme les Français Chloé, Acid Washed  ou aux côtés des Berlinois Ellen Allien et Pantha Du Prince. Dans chacune de ces pièces, la musique et les créations sonores composées par les musiciens, jouent un rôle primordial, au-delà d’une simple bande originale dont la fonction se résumerait à illustrer le spectacle ou à guider les danseurs. Ce qui intéresse le chorégraphe ici, c’est comme il le dit si joliment lui-même, « comment entendre peut donner à voir », c’est-à-dire comment la musique, répondant à la pénombre dans laquelle ses danseurs évoluent, peut susciter l’imaginaire des spectateurs. Les très belles pièces signées récemment par Ellen Allien pour Drama Per Musica et Hendrik Weber (alias Pantha Du Prince, qui a collaboré à la mise en scène de Last Last) participent entièrement à la fascination que peuvent exercer ces spectacles qui plongent volontiers les spectateurs dans un état d’hypnose et d’abandon.

De danseurs démontent la structure du théâtre et hisse un gigantesque pavillon noir dans le spectacle "Dram Per Musica" d'Alexandre Roccoli et Séverine Rième

Révélation berlinoise
Originaire de l’univers de la danse contemporaine, Alexandre Roccoli possède un parcours quelque peu atypique. Formé à Montpellier chez la chorégraphe Mathilde Monnier en 1998, il intégre un an plus tard le célèbre Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine où il incarne dans Tambours sur la digue, le rôle d’un manipulateur de marionnettes inspirées du Bunraku japonais. Après un passage chez Jan Fabre, autre metteur en scène hors-normes, il part étudier les rituels de danse masquée au Sri Lanka avant de s’établir définitivement à Berlin en 2004, à l’heure de la renaissance de la scène techno et de l’émergence de la prolifique vague minimale. « J’ai débarqué là-bas dès 2002 à la réouverture du Berghain. J’avais quitté la France, parce que je ne me sentais pas trop en concordance avec ce que l’on appellait à l’époque la non-danse, une forme de déconstruction du genre ». La nouvelle ferveur techno de la capitale allemande le fascine. L’atmosphère « extatique » des célèbres after-parties, dans lesquelles les nuits semblent durer des jours, lui rappelle les cérémonies et les rituels sri-lankais au cours desquels les hommes peuvent danser plus de quarante-huit heures. Tout en s’imprégnant de la musique de l’époque, il observe les comportements des danseurs et l’atmosphère des clubs, dont il s’inpire pour ses chorégraphies. « La première partie de Drama Per Musica s’intitule par exemple « Into The Beat ». On peut y voir comment un corps peut être affecté par différents tempos, comment ton bras peut avoir une rythmique et ta jambe une autre, comme en quelque sorte la musique peut littérallement traverser le danseur. Dans le nouveau Berghain, tu as des points de vue plongeant sur le dancefloor et tu peux observer ce qu’il s’y passe, voir comment la masse des danseurs ressemble à un organisme vivant. Même si les danseurs ne se touchent pas, ou ne se touchent plus, il semble y avoir tout de même une circulation, une transmission du geste. Et puis ce qui m’a marqué aussi chez ces danseurs d’after, c’est comment les corps, en répétant inlassablement les mêmes gestes, finissent par tanguer, par dériver. D’une façon plus générale, dans mes spectacles, je m’intéresse à la manière dont l’écriture chorégraphique peut être mise en parallèle avec l’écriture du son, l’idée de la répétition, du scratch mais aussi du bug. Comment l’art de la composition et du sampling peuvent se retrouver aussi à travers le corps ».

Un corps en soi
Dès lors, les spectacles auxquels il participent ou qu’il met en scène croisent régulièrement l’univers du clubbing. Outre les récents Drama Per Musica et  Last Last, il collabore en 2006 à la production et à la chorégraphie de l’opéra After Hours (inspiré du film éponyme de Martin Scorsese !) dont les représentations ont lieu dans l’espace-même du gigantesque club Berghain. En 2007, il met en scène Playground au Radial System, une ancienne usine hydraulique berlinoise, dans lequel il confronte les compositions électroniques et obsédantes de Chloé aux classiques de la musique minimaliste contemporaine interprêtés par le  Redux Orchestra. La même année, il présente A Short Term Effect, une chorégraphie pour trois danseuses et trois platines, sur lesquelles défilent quelques fragments empruntés à Nico, Grace Jones et Amanda Lear, trois créatures mythiques de l’histoire du clubbing.
C’est d’ailleurs sans doute cet intérêt pour les atmosphères nocturnes qui a poussé Alexandre Roccoli à explorer l’idée de la pénombre dans ses spectacles. Et c’est justement cette pénombre, à l’intérieur de laquelle surgissent ou apparaissent ses danseurs, ses personnages ainsi que les figures et les silhouettes de musiciens comme Pantha Du Prince ou Ellen Allien (présents et actifs lors des spectacles) qui confèrent à ses mise en scène ce caractère de mystère et de magie. « Dans mon travail, ce qui me passionne, c’est de parvenir à susciter l’ imaginaire chez le spectateur à la fois à l’aide de cette pénombre et de la bande-son, et de montrer in finé comment le son peut devenir un corps en soi ».

http://alastlast.tumblr.com/

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1 Response to “Alexandre Roccoli : Danse avec les loops”


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