IBIZA, FACE B

Texte : Jean-Yves Leloup
Photos : Laure Milena
Version longue et complète de l’article publié dans le numéro de juillet 2012 du mensuel Tsugi
 

Les ruines du Festival Club, à Ibiza (c) Laure Milena

Visite de la face cachée d’Ibiza, l’île des plaisirs, du clubbing et du tourisme de masse, en compagnie du philosophe Yves Michaud, auteur du livre, Ibiza mon amour.

Le voyageur ou le plus simple automobiliste, lorsqu’il traverse des pays exotiques, ceux du Maghreb, de l’Afrique ou de l’Amérique latine, peut souvent apercevoir au bord des routes des portraits géants de ses dirigeants et dictateurs. En ce vendredi du mois de mai 2012, alors que l’on quitte l’aéroport d’Ibiza sous un soleil de plomb pour rejoindre la commune de San Josep, l’impression est identique. Sauf qu’en lieu et place des Kadhafi, Ben Ali ou Chavez, ce sont les visages des DJ stars comme David Guetta, Armin Van Buuren, Erick Morillo ou Pete Tong qui se succèdent le long de la route.
Ce n’est plus un secret pour personne, cette petite île des Baléares devient chaque été la capitale mondiale du clubbing et de la défonce festive, grâce à ses dizaines de mégaclubs, ses centaines de soirées, de beach-clubs, de bars « pre-party » ou d’afters qui accueillent 24h sur 24h tout ce la planète compte de DJ, de la house à la trance en passant par le dubstep, sans oublier désormais le R&B, le rock ou la pop la plus mainstream.

Cette « industrialisation du plaisir », c’est justement le sujet d’Ibiza Mon Amour, le nouveau livre d’Yves Michaud. Sous la forme d’un essai, le philosophe français, fondateur de l’Université de tous les savoirs et ancien directeur de l’école des Beaux-Arts de Paris, se penche sur la question de l’hédonisme contemporain et du tourisme de masse, dont Ibiza représente un symbole idéal. Mais, le livre se veut aussi une enquête journalistique sur la face cachée de l’île, son histoire sociale, culturelle, économique et politique, sans oublier ses mythes qui ont attiré depuis les années 1930 de nombreuses générations d’artistes, d’intellectuels, de marginaux, d’exilés, de fugitifs, de tortionnaires (on parle ici de criminels nazis, pas de DJ Tiesto) ou de simples fêtards.

6 $ : l’éden à prix d’ami (c) Laure Milena

D’Ulysse à l’Amnesia
Pourtant, selon Michaud, le mythe d’Ibiza, île du plaisir et de la vacance, remonte beaucoup plus loin. « Au début de l’Odyssée, Ulysse a toutes les peines du monde à quitter l’île de Calypso, que la tradition situe entre Ibiza et Tanger. La nymphe essaie en effet, par le charme de « paroles douces et amoureuses » de faire oublier Ithaque, sa ville natale, à Ulysse ». Chez les phéniciens, qui ont peuplé l’île au cours du VIIe siècle avant notre ère, la légende raconte qu’Ishtar, la déesse de l’amour connut une grande passion et une grande déception sur la plus magique des îles Baléares. Ivre de rage, elle aurait alors jeté un sort sur Ibiza, condamnant tout amoureux à l’extase perpétuelle dès lors qu’il aurait connu l’amour sur ses plages aux senteurs de romarin.
En quelque sorte, Ibiza incarne depuis toujours la figure du refuge, dans lequel le visiteur ou l’exilé est pris au piège des charmes de l’île. Le nom des clubs, ajoute Michaud, est d’ailleurs évocateur : Amnesia, Eden, Pacha, Paradis, Privilege : « un monde entre Adam au Paradis et Si j’étais roi ».
Selon le philosophe, c’est cette promesse de l’amnésie du plaisir « qui a donné naissance à un hédonisme mythifié et à une industrie qui tourne à plein régime ». « Dans l’imaginaire des visiteurs des années 1930, Ibiza, c’était la simplicité des mœurs, la pureté du paysage et la noblesse simple des constructions. Pour les visiteurs des années 1950 et 60, Ibiza, c’était la liberté, les paradis plus ou moins artificiels de l’absinthe et des drogues, la sociabilité d’une Babel cosmopolite. Dans les années 1970, ce fut la nature et la vie simple ». Et depuis les années 1980, c’est devenu le clubbing de masse.

Une image extraite d’un numéro du magazine du Pacha des années 1970

Paysans contre notables
On retrouve Yves Michaud sur la terrasse de sa très jolie maison ibicenca, ancienne demeure restaurée, entourée d’un vaste terrain planté d’oliviers et de figuiers, nichée dans une petite vallée près de la plage de Cala Bassa, au sud-ouest de l’île. Il évoque ses voisins, toujours paysans, dont le mode de vie est bien loin des excès légendaires de l’île, et décrit cette société rurale, économe et prude, plus indifférente que tolérante qui, exploitant les maigres ressources agricoles dont elle disposait, vécut jusque dans les années 1950 sans argent liquide, reposant sur l’autosuffisance et le troc. À quelques kilomètres de là, dans la citadelle qui domine la ville d’Ibiza, d’autres habitants vivent aussi à l’écart du monde, celui du tourisme comme celui des paysans. « C’est la dalt villa, la ville des seigneurs. Ce ne sont pas des nobles, plutôt des notables, chanoines, monseigneurs, juges, médecins et haut fonctionnaires. Ils regardent en bas avec beaucoup de détachement et de superbe. C’est un monde cultivé, qui apprend des langues étrangères, voyage, mais qui vit très fermé sur lui-même, coupé de la populace qu’il considère comme des « cul-mouillés ». Le paysan les voit comme des ennemis. Il a affaire à eux quand il a tué un voisin, lorsqu’il est très malade ou envoyé au service militaire. Cette classe dirigeante ne sort presque jamais de ses murs. On leur monte leur nourriture et on descend leur merde ».

Une décoration sommaire, à l’intérieur d’une maison paysanne traditionnelle Ibicenca (c) Laure Milena

Un prophète moderne
La première étape de notre voyage sur la face cachée de l’île, passe justement par une maison paysanne et traditionnelle (loin des villas juchées sur les collines) dans laquelle a vécu pendant une courte période le poète dadaïste, Raoul Hausmann. Cet artiste autrichien est l’une des figures centrales du livre d’Yves Michaud. « Il me fascine, souligne le philosophe, tout d’abord parce que c’est l’un des grands artistes du 20e siècle, un précurseur, un prophète de la modernité, l’un des pères fondateurs du dadaïsme, du collage et du photomontage. Je pense particulièrement à l’une de ses œuvres, exposée au Centre Pompidou, L’esprit de notre temps, qui me semble incroyablement intuitive par rapport à notre époque. Il s’agit d’une tête de mannequin sur laquelle sont arrimés décimètres et sonnettes, comme si le visage était prothésé à l’aide de haut-parleurs. C’est aussi un pionnier en matière de poésie phonétique, qu’il déclamait ici en plein air. Il accompagnait ses poèmes d’une danse, qui pourrait évoquer le breakdance (rires). Les villageois étaient totalement ébahis par le personnage. C’était aussi un grand photographe dont témoignent les très beaux nus de sa muse Vera Broido, réalisés sur la magnifique plage de Cala Tarida, aujourd’hui dévastée par le développement immobilier. Enfin, dans les années 1920, il a expérimenté des mécanismes opto-phonétiques, destinés à transformer le visuel en sonore et le sonore en visuel. À la même époque, le philosophe Walter Benjamin se retrouve lui aussi à Ibiza. Plus pessimiste, c’est néanmoins lui aussi un prophète de la modernité, qui a notamment étudié le statut de l’œuvre d’art, et la perte d’aura de la musique, à l’heure de sa reproductibilité technique. Le lien me semblait donc évident avec la culture actuelle ».

Loin des luxueuses villas de la côte, une maison paysanne traditionnelle (c) Laure Milena

La maison que l’on visite, en partie habitée par un chaleureux couple ibicenco, n’a pourtant rien de vraiment moderne. Si sa forme cubiste traditionnelle a fasciné des générations d’artistes et d’architectes, dont Hausmann qui l’a photographié sous tous les angles, elle offre un confort des plus vétustes. Quelques chaises, un pressoir à vin, une sculpture de la vierge Marie, du gras de cochon et quelques herbes séchant au plafond, suffisent à meubler les trois pièces fraîches et sombres qui offrent un refuge bienvenu à l’abri des rayons du soleil.

Raoul HAUSMANN. (Sans titre) Titre attribué : Deux nus couchés sur une plage (Hedwig Mankiewitz et Vera Broido), 1931

La révolution du Bikini
Une demi-heure plus tard, nous voici au cœur de la ville de San Antoni, face au très bel hôtel-pension Portmany, le premier ouvert sur l’île. Dans les années 1930, il était le seul édifice à faire face à la plage. Il est aujourd’hui entouré d’immeubles, face à la nouvelle Marina, et ouvre sur le West End, puisque tel est désormais le nom de ce quartier envahi chaque été par les touristes britanniques. En voyant passer des clubbeuses dévêtues, mais déguisées, qui se rendent au Zoo Project, nouveau club « pre-party » ouvert dans un ancien zoo, Yves évoque l’arrivée de ces jeunes femmes étrangères, venues du Nord, qui ont transformé l’île dès les années 1960. « Toutes les touristes étaient alors appelées « suédoises », en référence au cinéma érotique scandinave. Ma théorie, dit-il en riant, c’est que ce n’est pas la gauche qui a mis fin au franquisme, mais les suédoises ! Le mâle espagnol était alors tellement frustré ! À l’heure de la libération sexuelle, ce fût un choc pour l’Espagnol que de voir arriver ces femmes en maillot de bain, puis en bikini sur les plages, ce qui était alors interdit par la guardia civil ».
Depuis, les corps se sont libérés. Il s’est tourné, et il se tourne encore de nombreux films X à Ibiza. « Il y a deux ou trois ans, continue le philosophe, un vieux producteur de porno allemand s’est fait cambrioler. Il a perdu deux à trois millions d’euros en cash. Ici, l’argent coule à flot et l’ibicenco n’aime pas le chèque. L’autre jour, la douane a intercepté à l’aéroport un citoyen suisse à la sortie de son avion privé, avec sur lui près de deux millions d’euros en liquide, destinés à l’achat d’une villa ».

Les ruines du Festival Club (c) Laure Milena

Les ruines de Pompéi
Mais restons dans la pornographie. Quelques minutes plus tard, nous voici sur les hauteurs de l’île, au sommet d’une colline isolée. Le décor de ruines de béton qui nous entoure est dantesque, évoquant, selon le point de vue, les ruines de Pompéi, Sodome ou Gomorrhe, d’anciens blockhaus ou le mur de Berlin. On y a tourné dans les années 1970 de tristes films de « naziploitation », navets érotiques d’inspiration sadomaso, censés se dérouler dans les camps de la mort, à l’image d’Ilsa, la louve du Reich et autres Gardienne du pénitencier. Mais le décor vaut avant tout pour sa démesure. Il s’agit ici des ruines du Festival Club, un projet que l’on doit à la folie d’un promoteur anglais des années 1970, galvanisé par le boom touristique de l’époque. Ouvert seulement quelques mois sous le pouvoir franquiste, le Festival Club accueillait à la fois de petites corridas, un restaurant, une salle de concert et une discothèque. Bâti sur un terrain d’argile et bien trop éloigné de la ville, le projet se révéla vite un gouffre financier et finit par être abandonné. Aujourd’hui, envahi par les pins comme par la mauvaise herbe, l’édifice décharné demeure un repaire de choix pour les graffeurs, les joueurs de paint-ball, ainsi que pour un unique squatteur qui semble avoir élu domicile au sommet d’une tourelle, avec vue imprenable sur la magnifique campagne environnante.

Au milieu des collines, les ruines du Festival Club (c) Laure Milena

À quelques kilomètres de là, à Cala D’en Serra, au bord des falaises, près de Portinatx, c’est une autre ruine que l’on peut visiter, à condition de savoir se faufiler le long des sentiers escarpés du nord de l’île. Un vaste hôtel, financé par Abel Matutes, que l’on pourrait décrire comme le parrain, l’homme d’affaires et l’homme politique le plus influent de l’île, a lui aussi été laissé à l’abandon à la même époque, après sa chute dans les flots. Il ne reste de l’architecture du célèbre Josep Lluís Sert’s que quelques pans de murs, désormais hantés par les pins. De nombreux édifices abandonnés, construits en dépit du bon sens, jalonnent d’ailleurs les routes de l’île. Ces hôtels désertés ont tout de même fait des heureux. Il n’est pas rare de voir des sommiers de lit faire office de clôture dans les champs où paissent de paisibles brebis.

More & More
Le lendemain, Yves Michaud a convié dans son jardin quelques personnalités de l’île, afin de fêter la sortie de son livre. Se retrouvent ici, à l’ombre des pins et des oliviers, une certaine élite intellectuelle et internationale, dont la plupart sont arrivés sur l’île au cours des années 1970 et 80, pour ne plus jamais en repartir. Il y a même ici l’un des rares anciens maires de gauche de San Josep, volontiers écologiste, dont l’un des faits d’armes, rappelle Yves, fût de faire fermer le club du DC 10, sans doute l’after le plus décadent des années 2000.
Une jeune femme de Montpellier, appelons-la Valérie, est néanmoins plus jeune que les sexagénaires souriants qui se sont rassemblés ici. Elle fait partie de ces nouveaux arrivants, ces touristes clubbers qui, découvrant l’atmosphère à la fois débridée, chaleureuse et tolérante de l’île, ont décidé de vivre ici. Arrivée il y a cinq ans, elle semble toutefois regretter l’arrivée de la Ketamine et du GHB, « des drogues moins festives que l’ecstasy et autrement plus dangereuses ». Elle évoque, un soupçon d’inquiétude dans la voix, certains des faits divers qui ont animé la vie de l’île ces derniers mois, comme le viol d’une jeune fille (une info que nous n’avons pu vérifier) dans le carré VIP de l’Ushuaïa, un nouvel établissement qui se veut à la fois hôtel et club (Matutes y a ses parts), ainsi que le meurtre du barman par le chef de la sécu. À cela il faut encore ajouter l’arrestation récente de cinquante-cinq personnes liées à la camorra napolitaine ainsi que le poignardage d’un jeune britannique de dix-neuf ans dans sa chambre d’hôtel, une affaire sans doute liée au trafic de drogue. C’est d’ailleurs l’une des grandes craintes exprimées dans le livre par Yves Michaud. Jusqu’ici, l’île avait été épargnée par la violence des maffias. Pas sûr qu’elle y résiste à l’avenir.

Une scène de bad trip dans « More », film de Barbet Schroeder (1968)

À Ibiza, l’extase n’est ainsi jamais loin de la déchéance. Le premier à l’avoir compris, c’est le cinéaste Barbet Schroeder, que l’on croise aussi dans le jardin du philosophe. Arrivé en 1951 sur l’île, il a passé son adolescence à Punta Calera avant d’y tourner More, son premier long-métrage de fiction, mis en musique par Pink Floyd. Dès 1968, le cinéaste décrivait avec froideur la fin du mythe des sixties en relatant le déclin d’un couple de jeunes hippies tombant peu à peu dans le piège de l’héroïne.  Plus de quarante ans plus tard, on pourrait imaginer le même scénario de fiction, sauf que de jeunes clubbers remplacerait les hippies d’hier, et la musique de Swedish House Maffia, les échappés psychédéliques de la bande originale du film. Et puis le terme de « more » (en français, « plus » ou « toujours plus ») semble bien décrire les nuits sans sommeil, les coma éthyliques, l’état de frénésie et de jusqu’au-boutisme qui touche de nombreux danseurs de l’île, à la recherche d’une fête sans fin, poussant le plaisir et la résistance du corps dans ses dernières limites.
Entre deux confidences, où le cinéaste évoque les criminels nazis venus se réfugier sur l’île après-guerre, dont il serait utile de retrouver la trace ou le parcours, Schroeder se déclare fasciné par le livre de Michaud. Il aimerait pouvoir l’adapter sous la forme d’un documentaire. Le projet s’appellerait pour l’instant « Seven Nights All Included », en référence aux voyages organisés dont le tarif modique inclut vol sur compagnie low cost, nuits d’hôtel bon marché, entrée en clubs ou en afters, et nourriture avalée en quelques minutes dans un Subway ou un Kentucky Fried Chicken de San Antoni.

Aux platines du Pacha, début des années 1980

L’île aux trésors
Bernadette, elle, la soixantaine passée, n’aime pas trop ces jeunes anglais qu’elle nomme des hooligans. Arrivée sur l’île en 1976, elle fait partie de ces éternels estivants qui ont quitté les pays du Nord pour rejoindre ce petit paradis des Baléares. Pas vraiment hippy, mais marquée par l’esprit d’utopie et de tolérance caractéristique de cette génération, elle a croisé la route de Fernando, « un ancien beatnik » qui, à la fin des années 1960 a fui le rigorisme du franquisme espagnol et de son éducation chez les Jésuites pour faire la route et « dormir sous les ponts ». Établis depuis plus de trente ans sur l’île, le couple a tâté de tous les métiers. Rempaillage de chaises, teinture sur soie, stand sur le marché hippy d’Es Canar avant de réussir dans la vente d’humus, la lombriculture et la vente de cactus, destinés aux décors des clubs ou aux jardins des luxueuses villas de l’île. Croisé lors du lancement du livre, on les retrouve le lendemain dans leur finca (maison traditionnelle) près de San Josep, autour d’un verre de bière fraîche, toujours sous un soleil de plomb. Fernando a sorti de sa remise quelques vieux souvenirs des clubs des années 1970 et 80, que le couple a beaucoup fréquenté (« le Ku, on avait la clé, on rentrait par le parking »). On feuillette quelques vieux magazines édités par les clubs comme le Pacha, dans lesquels défilent des photos vintage des personnalités qui ont marqué cette histoire festive. Quelques-uns sont connus : « Tiens, regarde, Nikki Lauda, Roman Polanski Roger Moore, Grace Jones, Nastassja Kinski, Julio Iglesias, le vieux crooner Xavier Cugat et sa Rolls Royce, et puis Madleen Kane, partie inaugurer le casino en robe blanche le jour de son mariage ». D’autres le sont moins : « Tiens, tu te souviens de Manel ? Et César, le DJ du Pacha ? Il y avait aussi Niti, le DJ de La Tierra, le premier bar musical. Et puis la soi-disant princesse qui n’a jamais été princesse. Et ah, Peter Pan aussi, un personnage de l’île, c’était quelque chose, lui ». En continuant à feuilleter les pages, elle s’exclame, « tiens lui, il est mort. Tu sais l’héroïne a fait des ravages ici ».

Les K7 audios de Fernando valent de l’or ! (c) Laure Milena

Mais les plus belles reliques de cette époque, ou les plus beaux trésors, ce sont les K7 audios, aujourd’hui couvertes de poussière, de Fernando. Pote avec la plupart des DJ et des propriétaires de club, notre ancien Beatnik a copié des heures et des heures de mix réalisés en live par les DJ du Ku, du Pacha, du Space ou de l’Amnesia des années 1980 et 90, qu’il revendait sur le marché hippy d’Es Canar en compagnie de son pote, José Padilla (futur DJ vedette du Café del Mar). Vendus à 5000 pesetas (une petite somme à l’époque) à destination des touristes et des bars de l’île, leur petit commerce dût cesser au milieu des années 1990 lorsque les autorités mirent fin à ce commerce illégal (aucun droit n’était reversé aux musiciens) et lorsque les clubs décidèrent de commercialiser leur image et leurs compilations.

Le paradis cache un enfer
Pour notre dernière étape, on retrouve Yves Michaud à la fête d’ouverture du DC10, dont le line-up annonce une myriade de DJs programmés du lundi midi jusqu’au mardi matin. La soirée Circoloco marque la fin de la première semaine d’ouverture des clubs en un dernier et exténuant marathon de danse où convergent de jeunes espagnols venus de Majorque et de la région du Levante, ainsi que de nombreux anglais, allemands et français. Autant le dire tout de suite, à cinquante euros l’entrée, cette fête n’a ancun intérêt. Partout, dans les deux salles comme en plein air, on entend la même house minimale et commune, jouée sur des sound-systems surpuissant et mal réglés, qui saturent l’air et les parois d’effets de rumble. Même Kerri Chandler, venu cachetonner sous le soleil des Baléares, n’y peut rien. À l’intérieur, Yves Michaud observe le ballet des danseurs, le jeu des lumières, et plus particulièrement les gros bras juchés sur des plots et qui, concentrés, sont chargés de veiller au moindre dérapage, comme au moindre malaise des participants. « Vous avez remarqué, dit le philosophe, c’est un personnel de « contrôle» et non de  « sécurité » ». Malgré la hausse de la fréquentation des clubs, il y a de moins en moins d’intoxication par drogues, car il existe en effet une société privée, un service médical d’infirmerie financée par les clubs, qui prend les gens en main en cas de malaise. Seuls les cas gravissimes atterrissent aux urgences de Can Misses. Un exemple de plus de cette industrialisation du plaisir, ou cette défonce contrôlée, qu’il décrit plus qu’il ne dénonce, dans son ouvrage.
Dehors, une patrouille de la guardia civil vient d’arrêter puis de fouiller une voiture. Au pied des policiers, une jeune femme en pleurs reste prostrée au sol. Pour elle, les vacances sont définitivement gâchées.

Paradis, private parking (c) Laure Milena

Le dernier jour, nous prenons le petit-déjeuner avec ma compagne, au soleil, dans le jardin de la finca que nous a prêté Yves Michaud. Comme chaque matin, le ciel est bleu, le soleil rayonnant et l’air encore doux. Les oiseaux chantent. Nous goûtons à la paix d’une matinée ibicenca, à la campagne, loin des BPM du DC10 ou de l’Ushuaïa.
«  – J ‘ai l’impression que c’est la même journée qui recommence, éternellement, dit Laure.
– Un peu comme au paradis ?
– Oui, me répond-elle, mais un paradis qui peut devenir un enfer ».

Yves Michaud Ibiza mon amour, essai sur l’industrialisation du plaisir (Éditions NIL)

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2 Responses to “IBIZA, FACE B”


  1. 1 CABRERA 4 octobre, 2012 à 11:09

    qu’est ce que le balearic beat ?


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