Simon Reynolds : 30 ans de critique musicale

Bring The Noise

Révélé en France avec Rip It Up & Start Again (Allia), consacré au postpunk et à la new wave, Simon Reynolds, l’un des meilleurs journalistes musicaux actuels, a publié en 2011, Retromania (Le Mot Et Le Reste, 2012), un brillant essai dans lequel il s’interrogeait sur la nature nostalgique de la pop music et les effets esthétiques de la révolution numérique. En ce printemps 2013, les éditions du Diable Vauvert publient quant à elle la traduction française de Bring The Noise : 25 ans de rock et de hip-hop, publié à l’origine en 2006. L’occasion était donc toute trouvée  d’évoquer ses livres et ses trente ans d’écriture sur le rock, l’électro ou le hip hop, dans cet entretien réalisé en mars 2012 (publié en version courte dans Tsugi Magazine). On y parle entre autres de new wave, de grime, de garage-rock, de rave parties, de dubstep, d’euro-dance, de jouissance, de Derrida, de Kristeva ou du thème de la nostalgie…

Une rencontre est organisée avec l’auteur le 27 mars 2013 à 19h au Thé des écrivains, 16 rue des Minimes dans le 3e à Paris. Facebook Event.

À lire sur le même sujet et du même auteur  : Comment Internet a transformé notre amour de la musique ?

Jean-Yves Leloup : Le slogan des amateurs anglais de Northern Soul, « Keep the faith » (garder la foi) » me semble assez représentatif de cet esprit rétro, de cette atmosphère de nostalgie d’une musique incarnant l’âge d’or d’un genre musical, qui flotte actuellement sur la scène musicale, et que vous évoquez dans Retromania. Vous concernant, après plus de trente ans d’écriture sur la pop, le rock, l’électro ou le hip hop, avez-vous gardé la foi ? Ou l’avez-vous déjà perdu et en quelles circonstances ?

Simon Reynolds : Par défaut, je suis un insatisfait. Au milieu des années 1980, après la période du postpunk, il y a eu un moment pendant lequel la scène musicale, stagnante, ne semblait aller nulle part. J’ai écris à l’époque des choses qui ressemblent beaucoup à ce que je décris dans Retromania. Finalement, je me suis souvent plaint de la musique et de l’état de la scène musicale. Cela alterne avec des périodes obsessionnelles, pendant lesquelles je suis totalement excité par un artiste, ou une tendance particulière.

Est-ce à dire que vous avez commencé à écrire, au milieu des années 1980, par réaction à la musique dominante de l’époque ?

Oui, j’ai d’abord commencé dans le fanzinat et, à l’époque (vers 1984, NDR), nous avions une attitude très négative, très critique, vis-à-vis de la déroute du postpunk, qui selon nous n’allait plus nulle part, regardait trop dans le rétroviseur. J’ai toujours été une sorte de grincheux, mais mon comportement obéit sûrement plus à une forme de névrose maniaco-dépressive. Totalement maniaque pendant des périodes données, comme le postpunk (1978-84, NDR) ; la fin des années 80, avec le hip hop de l’époque et des groupes comme My Bloody Valentine ; et enfin la période rave.

De manière générale, je suis avide de nouveautés, je vais très vite de l’avant. Mais à l’évidence, nous traversons aujourd’hui la période la plus régressive depuis longtemps. On ne sent pas de vraies directions. La musique se répète, recycle inlassablement. J’espère que cela va changer (rires), mais je crois que ma dernière grande mania, et la dernière grande période d’évolution et d’invention, fût le Grime anglais vers 2002-2004, ainsi que certaines des productions hip hop américaines qui paraissait alors futuristes, pleine d’énergie et d’agression. Le Grime a représenté pour moi une sorte de « black british punk ». C’est une musique très énergique, tout en étant sociale. Cette musique aurait davantage fait sens si elle était apparue plus tard, comme la bande-son des émeutes en Angleterre de l’été dernier. Je ne crois donc pas avoir jamais perdu la foi. Je suis plutôt à la recherche d’une musique qui puisse justifier ma foi en elle. Je suis à la recherche d’une raison pour croire.

Dans l’histoire du journalisme musical, on retrouve souvent cette posture d’écriture critique. On commence sa carrière, on prend souvent la plume en réaction à une certaine presse, ou un certain état de la musique.

Il y a chez le journaliste musical, particulièrement britannique, cette constante dialectique entre l’amour et la haine. J’ai grandi là-dedans. Ceux qui m’ont inspiré n’étaient pas des journalistes mesurés, objectifs. Ils aimaient, ils détestaient, balançant constamment entre ces deux émotions. Le rock peut en effet parfois paraître abject et répugnant. Et parfois, il peut apparaître comme la chose la plus importante au monde. Quand je parle de « rock », je désigne bien sûr de musique populaire, la musique des jeunes, dans laquelle j’inclus l’électronique et le hip hop. Pour moi, tout ça reste une forme de rock and roll, même si l’électronique a souvent combattu certaines figures, certaines postures du rock.  J’oscille donc constamment entre optimisme et pessimisme.

Vos premiers textes ont été rassemblés dans Blissed Out : The Raptures of Rock dès 1990…

Il s’agit en effet d’une compilation d’articles publiés en partie dans le Melody Maker. Certains ont été co-signé avec David Stubbs ou Paul Oldfield qui, comme moi, avaient démarré leur carrière dans le fanzine Monitor, puis été engagés au Maker. Certains textes collectifs constituaient ce que l’on nomme en anglais des « think pieces », à mi-chemin entre l’enquête et le manifeste. D’autres étaient des interviews réalisées en solo. Ce fut l’une des plus belles périodes de ma vie. Nous avions débuté ce fanzine et, quelques temps plus tard, nous étions salariés par un magazine pour écrire sur la musique ! Très rapidement, nous nous sommes fait remarquer car nous prenions des positions très agressives, nous attaquions certains aspects de la musique tout en défendant de nouveaux artistes. Nous sommes en quelque sorte devenus célèbres dans le milieu de la presse musicale. Si le Maker a toujours été un peu à la traîne du New Musical Express en termes de vente, il est vite devenu le plus intellectuel, cérébral, inventif et engagé des deux magazines. On y défendait le rock alternatif de l’époque : Sonic Youth, My Bloody Valentine, Spacemen 3, etc. C’était une période excitante au cours de laquelle les groupes utilisaient et renouvelaient les idées du psychédélisme. Cette façon d’échappée à la réalité et de se réfugier dans une forme d’extase sonore, me semblait parfaitement résumer l’époque. On a aussi beaucoup écrit sur le hip hop, c’était là aussi une période assez excitante grâce à des groupes comme Public Enemy, Beastie Boys, LL Cool J ou grâce aux premiers titres pop réalisés à l’aide du sampling. Et puis bien sûr, nous avons écrit sur l’acid-house. La plupart des ces textes furent rassemblés sous le concept d’un nouvelle ère psychédélique, « A New Psychedelia ». À l’époque, j’étais très influencé par la philosophie et ce que l’on nomme chez nous, la « french theory », avec des auteurs comme Roland Barthes, Michel Foucault ou Julia Kristeva. L’idée du « blissed out » est une expression qui vient des années 1960, et qui fait directement référence à l’idée de jouissance. Il y a tout un chapitre dans le livre consacré au bruit, entièrement inspiré par la lecture de Pouvoirs de l’horreur, essai sur l’abjection (1980) de Julia Kristeva. Le noise était un concept particulièrement important dans la presse de l’époque, avec des groupes comme Sonic Youth ou Big Black. Donc, même si c’est un recueil de textes, on y trouve une ligne directrice. Avec le recul, je trouve que ce livre et ses textes sont marqués par une certaine forme de nihilisme, très antipolitique, défendant une musique qui fonctionne comme une forme de refus du monde et de l’Histoire, par le biais de la  jouissance, et notamment une jouissance par le bruit. Cela reflète sans doute la situation de l’époque, Thatcher avait été réélue pour la troisième fois, Reagan avait été réélu lui aussi, c’était une période politique assez sinistre. La politique et la pop ne semblaient pas dialoguer, ne pas fonctionner ensemble. On avait aussi l’impression que cette musique ne serait jamais mainstream, on n’aurait jamais rêvé que le phénomène Nirvana puisse arriver un jour. On écrivait aussi sur les Pixies, Throwing Muses et puis The Young Gods, un groupe suisse marqué par une dimension dionysiaque et romantique. Je lisais des essais à la fois intellos et romantiques, des choses comme George Bataille par exemple. Toutes ces idées bouillonnaient dans mon esprit et je vivais à 100% cette activité de critique musical.

Vous avez par contre évoqué les années Postpunk de vos débuts beaucoup plus tard, dans Rip It Up & Start Again, publié en 2005. Le livre égratigne un peu la mythologie du punk, le décrivant sous la forme d’une musique volontiers rétro et nostalgique, tout en insistant sur la créativité des groupes qui lui ont rapidement succédé, dès 1978. Le livre a-t-il été bien reçu ?

Bien sûr, même si certains m’ont reproché d’avoir évoqué certains groupes et pas d’autres. Mais franchement, le livre a été très bien accueilli partout, je ne peux pas m’en plaindre. Beaucoup de gens de mon âge n’avaient pas réalisé à quel point la période qu’ils avaient vécue avait été aussi créative. Pour les plus vieux, cela leur a rappelé une époque qu’ils avaient oublié. Pour les plus jeunes, cela a souvent été une découverte, car c’est une époque, un style de musique qui n’avait jamais vraiment été couvert. Les gens se souvenaient  bien sûr des grands groupes de cette période comme Joy Division, New Order et… euh…

The Cure !

The Cure, bien sûr, mais beaucoup d’autres avaient été oubliés. Et lorsque j’ai écrit le livre, il était encore difficile de pouvoir les découvrir à l’aide de l’Internet, Youtube n’existait pas encore pendant l’écriture de Rip It Up & Start Again. Il m’a donc fallu rassembler beaucoup d’information et de connaissances pour ce livre. C’est vrai que j’ai écrit que le punk était au fond assez conservateur et le postpunk plus inventif, et il est vrai que ce propos n’a pas toujours été bien accepté. Mais je tiens à dire que j’ai toujours adoré plein de groupes punk. Toutefois, je voulais ici rendre un hommage appuyé à tous ceux qui ont suivi, les goths et Siouxsie, la musique industrielle, des choses plus expérimentales comme The Pop Group, Gang Of Four, The Raincoats ou The Talking Heads. Il y a eu tellement de livres sur le punk, ce mouvement a été tellement célébré… Le phénomène punk domine une grande partie de l’histoire de la musique, pas seulement grâce à ses artistes et à ses musiciens, mais aussi grâce à ses looks, son attitude, son caractère extrême, la mort de certains d’entre eux. Tout cela fait une très belle histoire. L’histoire, celle du postpunk, qui a suivi est sans doute moins dramatique, mais sans doute musicalement plus créative. Vous savez, les Sex Pistols ont changé ma vie. Tout comme PIL (l’autre groupe de John Lydon, NDR). Avec ce livre, je voulais plus simplement dire : « assez parlé des Sex Pistols, parlons maintenant de PIL ».

Le fait d’aller vivre aux États-Unis a-t-il changé votre vision de la pop anglaise, à laquelle vous vous référez constamment dans vos ouvrages ?

J’ai définitivement quitté l’Angleterre en 1995, mais je venais déjà régulièrement aux États-Unis, car ma femme est américaine. La plupart de mes livres ont donc été écrits aux États-Unis, y compris The Sex Revolts, coécrit avec ma femme. Cela m’a sans doute poussé à mieux apprécier la musique anglaise. Aux États-Unis, c’est la rapidité d’évolution de la musique qui m’a particulièrement manqué. Car vous le savez, en Angleterre, les choses changent très vite, il y a plein de magazines de musiques qui sortent chaque semaine, et si quelque chose arrive, si un musicien se distingue, il peut rapidement dominer la une des magazines, les ondes radios ou les programmes télé. C’est beaucoup plus lent en Amérique ou les magazines sont mensuels. Cela prend beaucoup plus de temps aux groupes pour percer. Mais ces dernières années, j’ai retrouvé cette vitesse grâce aux blogs qui vont encore plus vite puisqu’ils sont renouvelés chaque jour. Cela va même trop vite, comme si les choses n’avaient plus le temps de pousser, de s’implanter, elles sont oubliées aussi vite qu’elles ont été mises en ligne. Certains blogs américains me rappellent d’ailleurs la presse britannique, ils sont excités par la nouveauté, semblent toujours à la recherche du nouveau truc. On retrouve chez eux un amour profond de la musique et de la découverte. On y assiste aussi à une certaine compétition des égos, chacun cherche à paraître le plus cool possible, chacun veut être le premier à découvrir tel artiste, ou à écrire sur tel sujet, ce qui a toujours fait partie du journalisme musical. En soi Retromania n’a pas de lien direct avec le fait de vivre aux États-Unis, mais le chapitre dédié au concept d’Hantologie ((un concept puisé chez le philosophe français, Jacques Derrida, NDR) et aux groupes qui s’expriment dans cette tendance (des précurseurs, Boards Of Canada aux productions du label Ghost Box, NDR), a beaucoup à voir avec l’idée de nationalité (et non de nationalisme). Je n’aurais sans doute pas écrit sur eux si je n’avais pas quitté mon propre pays. Dès que je pose le pied à l’aéroport d’Heathrow, je ressens à quel point les deux pays diffèrent. Le langage est identique, mais tout diffère. Même les ethnies, pakistanaises ou caraïbes adoptent quelque chose de typiquement britannique, sans bien sûr abandonner leur identité. Je trouve cette notion de nationalité très importante, c’est ce qui fait toute notre richesse. Chez ces musiciens de l’Hantologie, on retrouve une sensation de perte, de fuite, comme s’ils essayaient de retrouver quelque chose qui s’était perdu au sein de leur culture britannique. Ils ont par exemple grandi avec la BBC, dont ils essayent de retrouver la patine sonore des programmes, de ses fictions et de ses musiques d’illustration. C’est un mélange de nationalité et de nostalgie mêlées que l’on retrouve chez eux. Pourtant en Angleterre, certaines choses changent, et d’autres pas. Elles semblent éternelles.

Il me semble que depuis le début des années 2000, l’Angleterre ne possède toutefois plus la même influence, le même rayonnement international. Le Grime, le UK garage, et même une grande partie du dubstep, possèdent quelque chose de typiquement britannique qui s’exporte difficilement.

On a beaucoup écrit sur le Grime, pourtant. Mais c’est vrai qu’on a souvent l’impression que la scène britannique ne s’adresse finalement plus qu’à elle-même, qu’elle ne rayonne plus, qu’elle ne dialogue plus avec le reste du monde. Lorsque la jungle et le drum & bass se sont internationalisés, la scène londonienne s’est plongé dans un nouveau son, une nouvelle tendance. C’est une dynamique assez fructueuse. Le dubstep a suivi le même processus. Le genre est récemment devenu international, il incarne une sorte de nouveau son pop/rock américain avec des gens comme Skrillex. Je trouve cette nouvelle période excitante, j’adore la musique qui rend les gens fous, je trouve que c’est une évolution plutôt fun. Ce qui est assez différent du dubstep anglais originel, dont les musiciens et le public paraissent plutôt affectés ou ombrageux (rires). Ils ne supportent d’ailleurs pas ce que l’Amérique a fait de leur musique.

Cet immense succès du dubstep aux Etats-Unis, semble provoquer un très fort rejet, dans une partie de la presse comme du public.

Je crois que c’est plutôt bien que quelqu’un comme Skrillex puisse devenir une pop star aux États-Unis, car cela pousse les anglais à faire autre chose, à inventer de nouvelles formes. C’est un peu ce qui est arrivé avec The Prodigy, dont le succès n’a en aucun cas détérioré la scène musicale et a aidé l’électronique à pénétrer les charts aux USA, grâce à cette version rock de la rave music ou de la techno. C’est une situation gagnant-gagnant. Je trouve ça amusant de voir des artistes comme Deadmau5 ou Skrillex nominés aux Grammy Awards (Skrillex a remporté en 2012 trois statuettes : Best Remix, Best Dance/electronica Recording et Best Dance/electronica album, NDR). Voire même excitant d’assister au live de Deadmau5, avec ses lignes de basse un peu folles et ses sons abstraits, sur la scène d’un événement aussi traditionnel.

Le dubstep sonne tout à fait nouveau pour les jeunes américains, je crois que cela incarne pour eux le son d’une nouvelle ère.

Oui, tout à fait, je trouve ça bien.

Ce qui est plus étonnant, c’est de constater ce succès de la dance-music aux USA, vingt-cinq ans après les premiers tubes underground de la house. Je suis très surpris de voir cette musique, longtemps restée cloîtrée dans l’underground, accéder au mainstream.

Lorsque je conduis à L.A., mes enfants veulent toujours écouter de la musique actuelle, des programmes radio dit « contemporary » comme on dit là-bas. En écoutant récemment les radios californiennes, je me suis dit : « tiens, on se croirait dans les années 1990. Cela ressemble tellement à cette house européenne énergique qu’on écoutait à l’époque », mais cette fois-ci, sous la forme de pop-songs. Tous ces artistes comme Britney Spears, Pitbull, Flo Rida ou Rihanna font désormais de la techno-pop, ou plutôt une sorte d’euro-house, teintée d’une sensibilité vocale inspirée du rap ou du r&b. Cela me rappelle l’époque de C&C Music Factory par exemple, ou Snap, cette forme de hip house, ce mélange de house énergique et de phrasé rap, que l’on a connu à la fin des années 1980. Ce qui est étonnant, c’est que la pop à guitares aux USA n’a jamais semblé aussi peu pertinente, aussi peu actuelle. Ecoutez des gens comme LMFAO, récemment numéro 1 des charts. Ils ont fait le riff de leur morceau, « Sexy and I Know It » avec une TB 303 : c’est le son de l’acid-house, parvenu enfin au sommet des charts. Et le plus étonnant, c’est que pour beaucoup d’américains, cela sonne désormais tout à fait normal.  La seule musique mainstream qui ait encore conservé le son des guitares aux États-Unis, c’est la country music, qui sonne encore comme du rock à guitare ennuyeux des années 80, tendance Bryan Adams. Quant à la musique mainstream américaine, elle est désormais entièrement électronique, très orientée club. À part bien sûr des artistes comme Adèle ou Lana Del Rey. Toutes les chansons actuelles parlent d’ailleurs de « going crazy », de se mettre la tête à l’envers, d’aller en club, de vivre sans lendemain.

Cela peut rappeler la période troublée du disco aux États-Unis, et particulièrement à New York, dont la ferveur festive contrastait avec la dure réalité de l’époque.

Oui, c’est une bonne analogie. Les années 70 ont connu des périodes très sombres, mais sans doute pas aussi sombres que celles que nous vivons aujourd’hui. On vit vraiment une époque à laquelle les gens tentent d’échapper, par la fête et la danse. La plupart de ces chansons, qui sont des chansons de fête, possèdent un sous-texte assez sombre. On y évoque le fait de danser jusqu’à la fin du monde, de brûler ses dernières économies, on y chante l’ivresse ultime, le sexe sans limites. C’est quelque chose qui parle aux gens. « Pourquoi attendre », semblent-t-ils se dire, « puisque le futur est incertain » ? Ca me rappelle les vers de « Roadhouse blues », une chanson des Doors : « Well, I woke up this morning, and I got myself a beer / The future’s uncertain, and the end is always near » (Je me suis levé ce matin, j’ai bu une bière, le futur est incertain, et la fin est proche »). Cela symbolise parfaitement cet esprit actuel de plaisir et de désespoir mêlés.

On peut d’ailleurs comparer notre époque avec la frénésie de fêtes de l’époque rave, qui est toutefois très différente. La période des raves correspondait avec la chute du Mur de Berlin, l’économie était loin d’être mauvaise… On parlait alors beaucoup de « positivity ». Les paroles des chanson de l’époque, de Prince, Deee-Lite, ou Soul II Soul, parlaient avec optimisme de l’arrivée d’une nouvelle décennie, d’un nouveau départ, même si cela n’a bien sûr duré qu’un an ou deux.

Beaucoup de livres consacrés à la house, à la techno et au mouvement des raves ont été publiés à la fin des années 1990 comme Energy Flash : A Journey Through Rave Music and Dance Culture, que vous avez signé en 1998. J’ai l’impression que le mouvement rave a été très rapidement documenté, archivé. Peut-être plus vite que d’autres…

Je ne sais pas si on peut l’affirmer ainsi. La house a connu ses premiers succès dès 1986-87, et le mouvement rave a pris une ampleur considérable en Angleterre en 1988. Et il m’a d’ailleurs fallu un certain de temps pour écrire sur ce sujet. Avant Energy Flash, Matthew Collin avait publié un excellent livre Altered States, plus journalistique, qui se penchait en partie sur la consommation d’ecstasy, et sur les relations entre ecstasy et musique.  Mon livre était plutôt dédié à la musique, plus théorique et politique aussi, et plus panoramique. Collin, entièrement centré sur l’Angleterre, se concentrait plus particulièrement sur certains aspects marquants du phénomène, comme les Spiral Tribe, la jungle ou l’acid house. Mais vous avez raison, beaucoup de livres sont sortis vers 1998-99, cela coïncide avec la popularisation du mouvement techno aux États-Unis et alors que le mouvement atteignait une nouvelle apogée en Angleterre. C’était l’époque de Fatboy Slim, Ray of Light, l’album trance de Madonna (réalisé par William Orbit, NDR).

Au cours des années 2000, peu de choses ont par contre été publiées sur le sujet…

Il y en aura sans doute de nouveaux dans quelques temps, grâce au succès de la nouvelle vague électronique aux États-Unis. Il y a eu d’autres livres intéressants, publiés au cours de cette période comme More Brilliant Than The Sun de Kodwo Eshun, les écrits de David Toop aussi bien sûr, qui certes ne parlaient pas seulement d’électronique. Je crois aussi que l’électronique a connu un certain recul au cours des années 2000, cette musique ne semblait plus alors parler à un grand public. Et puis il y eu le retour éclatant des guitares. Beaucoup d’éditeurs ont dû alors penser que ce mouvement était terminé.

Je me souviens qu’au début des années 1990, dans les milieux rave ou cyber, on parlait de « Pronoïa », un terme positif désignant l’inverse de la paranoïa. Un slogan résumait tout : « à tout moment, quelqu’un, dans votre dos, vous veut du bien ».

Rires… Cela m’évoque la tendance londonienne de la new age house, proche du Daisy Age incarné par De La Soul.  Et puis il y a eu une nouvelle récession, suivie de la première guerre du Golfe.  C’est étrange à quel point les années 90 semblent aujourd’hui incarner une époque heureuse, malgré quelques moments difficiles, comparé à l’époque à laquelle nous vivons. Il y a un documentaire en ce moment au USA, consacré à Clinton, qui fait justement le portrait d’une époque décrite comme extraordinaire.

Avant d’écrire le livre, aviez-vous déjà réalisé à quel point la pop est une musique fondamentalement nostalgique, qui semble éternellement rêver, regretter son innocence ?

Bien sûr, j’avais listé toute une série de phénomènes qui me semblaient aller dans cette direction. Ce que je n’avais pas réalisé, c’est que cette tendance rétro et nostalgique était déjà profondément présente au cours des décennies précédentes. Elle remonte même à 1968, lorsque les Beatles ont rendu hommage aux années 1950 à travers quelques morceaux et que Frank Zappa a sorti son album-hommage au genre du Doo-wop. Depuis ses origines, la pop music est à la fois travaillée par une énergie moderniste, et une tendance postmoderniste, qui se penche inlassablement sur sa propre histoire. On retrouve cela dans le glam, un des premiers grands mouvements rétro du rock. Je savais donc qu’il existait de nombreuses tendances rétro, mais il s’agissait surtout, au cours de l’écriture du livre, de découvrir ce que cela signifiait. C’est pour cela que je dresse des parallèles avec la mode par exemple où que je m’attarde particulièrement sur la culture numérique actuelle. J’essaye de voir comment la consommation de musique à travers l’Internet, le téléchargement, des sites comme YouTube, transforment considérablement notre perception du temps et de l’espace. C’est quelque chose que j’ai vécu mais auquel j’avais finalement peu réfléchi. Je me suis plongé avec enthousiasme dans la révolution numérique (j’ai par exemple eu mon premier site web dès 1996), mais comme beaucoup d’autres, après une première période d’euphorie, j’ai été traversé par le doute.

Vous ressentez une certaine forme d’anxiété chez les internautes ou chez les amateurs de musique numérique ?

Je crois que les gens pensent qu’ils ne vivent pas les choses à fond, qu’ils ne font pas l’expérience pleine et entière des choses qu’ils vivent. Avec le numérique, vous êtes toujours en mouvement, il n’existe aucun répit. Ce dynamisme est d’ailleurs très addictif.  On perd beaucoup de temps, on écoute beaucoup de musique de manière très distraite. On passe continuellement à autre chose. Nous faisons face à tellement de choix. Et tous ces choix paraissant aussi valables les uns que les autres, cela créé une certaine forme d’anxiété, mais aussi une envie, une faim inépuisable de nouveautés.  Cette alliage de faim et d’anxiété créé cette dynamique. Maintenant que l’époque de l’écoute analogique est belle et bien terminée, on se rend mieux compte de ses qualités. Ce qui était bien, c’étaient les limités imposées par ce mode d’écoute, notamment la question du temps et du délai. Les délais imposés par le pressage et la sortie d’un disque permettaient d’entretenir une certaine excitation, une envie.  Il y a longtemps, j’avais l’habitude de lire et relire certains articles de presse qui par la même possédaient une énorme influence sur mes goûts et mes choix. Aujourd’hui, je ne me souviens pas avoir relu un quelconque article paru sur Internet. Et la plupart du temps, vous les lisez très vite car vous avez plein d’autres chose à lire, à faire et à écouter.  Aux États-Unis, beaucoup de livres sont sortis ces derniers temps pour décrire à quel point la vie numérique pouvait être épuisante.

Cette nouvelle vie numérique pose finalement plus de problèmes aux gens qui ont grandi à l’âge de l’analogique, qui ont vécu cette économie et cette époque de la rareté. Car si vous avez toujours vécu à l’âge digital, vous disposez sans doute d’une meilleure sensibilité. Vous connaissez cette expression anglaise « a kid in a candy store » ? Comme si des enfants se retrouvaient dans un magasin de bonbon, boulotaient toutes les friandises, jusqu’à s’en rendre malade, ou fous. Mais un gamin qui aurait grandi dans un magasin de bonbon aurait sûrement une attitude plus mesurée. Je suppose que les gens plus jeunes gèrent mieux cette soif, ou cette faim de nouveautés. Quant aux gens de mon âge, ou un peu plus jeunes, qui ont découvert il y a quelques années le téléchargement, nombre d’entre eux sont tombés dans ce travers de télécharger des milliers de fichiers qu’ils n’avaient jamais écoutés. Pour ma part, j’ai encore et toujours l’impression d’être un enfant lâché dans un magasin de bonbons.

On retrouve chez beaucoup de personnages de Retromania, la nostalgie d’un moment perdu…

L’un des thèmes principaux du livre en effet est la nostalgie dans la pop, je savais que je traiterais largement du sujet, que j’évoquerais les Beatles et leur chanson « Penny Lane », les Kinks et « The Village Green Preservation Society », le personnage de Morissey… C’est un sujet inépuisable, la pop évoque régulièrement à quel point les choses étaient mieux avant, et à quel point elles se sont perdues. Dans The Sex Revolts, que j’ai signé avec ma femme, Joy Press, toute une partie du livre évoque le culte de l’enfance, tel qu’il s’exprime dans le psychédélisme. Beaucoup de chansons y font référence à l’idée d’un paradis perdu, à Mère Nature, à un océan primaire et utopique. De manière plus générale, il existe une utopie du passé, d’un âge d’or, d’un éden, d’un paradis perdu qui constitue une grande part de la musique.

De façon générale, The Sex Revolts : Gender, Rebellion and Rock ‘N’ Roll (1995) s’intéresse plutôt à la question du genre…

Avec ma femme, nous avions remarqué que parmi les groupes que nous aimions, des groupes de rock alternatif, on retrouvait souvent des thèmes assez frappants, mettant en scène des meurtres de femmes, des thèmes très misogynes,  notamment autour de la sexualité et de l’abjection. Là aussi, je m’étais beaucoup inspiré de l’essai de Julia Kristeva. Au départ, nous pensions écrire un livre sur la misogynie dans le rock. Mais peu à peu nous nous sommes intéressés à la manière dont les hommes comme les femmes représentaient leur genre respectif à travers leurs chansons. Cela pouvait se faire de façon négative, conflictuelle ou parfois plus positive. Nous y avions notamment abordé cette question de l’évasion dans le psychédélisme, cette manière de se réfugier dans le bruit, la jouissance, le thème de l’innocence ou du paradis perdu. Le livre parle à la fois d’artistes comme Can, Brian Eno, Van Morrison, Pink Floyd ou My Bloody Valentine, qui tous sont des groupes que j’adore. C’est une sorte de livre psycho-sexuel, une sorte d’interprétation psychanalytique de la musique. Le livre a été bien reçu, mais les gens furent très surpris que l’on écrive tant sur les hommes. Il y a pas mal de livres sur les femmes dans le rock, comme si seules les femmes constituaient un genre spécifique. Et jusque-là, on avait finalement peu écrit sur la masculinité dans le rock, sur cette influence du genre masculin, que l’on évoque le Heavy Metal ou les Stooges, un groupe que j’adore mais qui promeut tout de même une image de la masculinité conquérante voire quasi militaire. On trouve chez eux une imagerie faisant souvent référence aux bombes, à la guerre. Je me suis souvent passionné pour ce thème guerrier, que l’on retrouve chez les Clash ou Public Enemy. On avait parfois l’impression de voir des petits garçons jouer aux soldats ! Cela a donc été très amusant à écrire, tout en étant aussi difficile car c’est un sujet assez dense.

J’ai toujours eu l’impression que la pop ressassait inlassablement le souvenir de l’adolescence. Et l’électronique, plutôt la période de l’enfance…

Dans The Sex Revolts, toute une partie du livre évoque le culte de l’enfance, tel qu’il s’exprime dans le psychédélisme. Beaucoup de chansons font référence à l’idée d’un paradis perdu, à Mère Nature, à un océan primaire et utopique. Il existe une utopie du passé, d’un âge d’or, d’un éden, d’un paradis perdu qui constitue une grande part de la musique. Et vous avez raison, c’est quelque chose que l’on retrouve dans l’électronique, particulièrement chez des artistes comme Boards of Canada, Aphex Twin…

Pour en revenir à Retromania, à la lecture du livre, on s’aperçoit que la scène pop regorge de personnalités conservatrices. Des gens en colère par rapport à leur propre époque, qui préfèrent se replonger dans leur passé ou dans un passé reconstruit et imaginaire…

C’est le cas de personnages de la scène garage-rock par exemple. Ils me fascinent car moi-même j’ai traversé des périodes pendant lesquelles j’étais obsédé par certaines musiques du passé, et notamment le garage-punk des 60’s. J’ai beaucoup de sympathie pour ce type de personnages obsédés, qui vivent à travers leur fixation, qui dédient leur vie à cette passion. Mais je n’ai jamais été jusqu’à vouloir fonder un groupe, et je n’ai jamais aimé les groupes modernes qui tentaient de récréer cette musique. C’était à l’époque une musique très intense, aux tonalités adolescentes et sauvages, une musique des années 60 en somme, aucunement nostalgique. J’ai souvent pensé que le garage-punk des années 60 possédait le même esprit que la rave music. Deux tendances marquées par la technologie (le fuzz-tone et la distorsion pour le garage), une musique rapide, jeune et sauvage, entièrement dédiée au présent. Mais bien sûr, lorsque ce type de musique connaît un revival, il y a là une forme de contradiction…

Lorsque je les ai rencontrés pour le livre, ces passionnés du garage me parlaient par exemple de délinquance juvénile, de rebelles des années 50… Et je leur disais que la forme moderne de cette figure n’est rien d’autre que le gangsta-rap. Mais ils me répondaient, « non, non je déteste cette musique ! ». Ma différence avec eux, c’est je m’intéresse avant tout aux manifestations contemporaines de cet esprit, comment il se répète tout en s’incarnant différemment à travers les époques et ce, quel que soit le nom qu’on veuille bien lui donner. Pour moi, le Grime du début des années 2000 était une nouvelle incarnation de cet esprit rebelle et délinquant. C’est du garage-punk d’une certaine façon. C’est une musique simple et crue, utilisant une technologie bon marché, une musique adolescente et excitante, à la fois sexiste et agressive.

Mais il est vrai que de nombreuses personnes finissent par faire une fixation sur ce que la pop, ou le rock, devraient être. Mais c’est aussi arrivé à la scène rave. à l’origine, il était difficile d’imaginer qu’une musique aussi futuriste puisse devenir old-school. Le mouvement rave nostalgique constitue une intéressante contradiction (rires).

On retrouve le même discours chez les vieux ravers, comme chez ceux qui, dans les années 1960, regrettaient déjà le rock d’Elvis Presley ou de Carl Perkins. C’est un peu normal car cette attitude puriste a souvent fait partie de la scène techno et house, et certains ont toujours fait référence aux premiers temps de ces styles musicaux comme à une époque bénie. J’ai même tendance à penser que les fans britanniques les plus purs de house music sont des gens très grincheux, particulièrement dédaigneux de la nouveauté. À New York, la plupart des gens de la scène house ont détesté le UK Garage, le 2-step ou même les productions de Todd Edwards. Ils voulaient que la house ressemble inlassablement à son modèle de la fin des années 80. Chacun, ou du moins beaucoup d’amateurs de musique, finissent par traverser ce genre de période.

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5 Responses to “Simon Reynolds : 30 ans de critique musicale”


  1. 1 cestarrivepresdechezmoi 20 mars, 2013 à 7:42

    Merci pour cet excellent entretien, un vrai plaisir à lire !

  2. 4 Mooly 25 mars, 2013 à 12:16

    Ca fait plaisir de lire ce genre de choses. Merci m’sieur Leloup pour cette itw !

  3. 5 http://rockdatparty.tumblr.com/ 17 avril, 2013 à 1:32

    Encore un super article! Je lis de plus en plus les articles de ton blog… ils sont top! bravo et bonne continuation. Slevin


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