Robert Hood : aux origines de la techno minimale

Robert Hood étant toujours aussi présent sur la scène internationale, et notamment française (en partie à travers le livre de Mathieu Guillien, consacré à « La techno minimale »), voici une version longue d’un portrait publié au printemps 2008 dans Tsugi, consacré au père du minimalisme techno.
Auteur : Jean-Yves Leloup
Image: Pierre-Emmanuel Rastoin

A l’heure où la tendance minimaliste triomphe en Europe, et voit sa domination séveremment critiquée, l’un des pères fondateurs du genre, Robert Hood, revient sur le devant de la scène avec un tube underground « And Then We Planned Our Escape », ainsi qu’un nouveau mix réalisé pour Fabric.

Certains types de Detroit, les pionniers de la première génération comme leurs plus fidèles héritiers, possèdent parfois une belle voix. Celle de Juan Atkins, veloutée et caverneuse, vient du plus profond de sa gorge. Celle de Mad Mike, plus nasale mais menée sur un joli tempo, joue sur les silences et les respirations. Celle de Carl Craig, plus médium, roule parfaitement au creux du palais. Quant à celle de Robert Hood, c’est une voix lente, plutôt traînante, à la fois grave et douce, presque dub, et dont de très belles basses lui confèrent un caractère hautement hypnotique.
Ce bel organe, que l’on perçoit, lors de notre entretien au téléphone, de façon plutôt lointaine et filtrée, n’est d’ailleurs pas sans évoquer la musique de ce black américain : une techno réduite à l’essentiel, tour-à-tour galopante et obsessionnelle, propulsée par des basses terriennes sur lesquelles viennent danser quelques rares jeux de percussions.
Ce type plutôt discret, né en 65 à Detroit, un peu moins connu que ses frères d’armes, n’en incarne pas moins une étape capitale dans l’épopée du genre électronique. Ayant grandi dans une famille de musiciens, nourri au jazz, au rhythm & blues, au Philly sound et au son de la Motown, il pratique la trompette avant de plonger dans la techno vers la fin des années 80, pratiquant le Djing et apprenant les bases du métier auprès des deux fondateurs d’Underground Resistance, Mad Mike et Jeff Mills. S’il participe, aux côtés de Mills, aux premières expériences du label Axis, c’est sur sa propre structure, M-Plant, qu’il se distingue vers 94 sur la scène internationale, grâce à ce son minimaliste dont il est somme toute l’un des pères fondateurs.

Detroit 90’s
En ce printemps 2008, Robert Hood possède une double actu. Tout d’abord avec un mix réalisé pour la prestigieuse collection du club londonien Fabric, où il démontre un certain talent à mixer (ici ou là de façon un peu paresseuse il faut bien dire) une techno sobre et puissante, au dynamisme élastique et au groove abstrait. Soient plus de trente titres, pour la plupart signés Hood lui-même, auxquels se joignent une poignée de tracks signés Pacou, Joris Voorn, Mills ou John Thomas, et qui enfoncent le clou d’une électronique fière et droite, un peu monomaniaque et linéaire il est vrai, mais toujours très souple et jamais racoleuse, s’autorisant même parfois quelques incartadades funky.
Deuxième fait d’arme, c’est l’annonce, lors du prochain festival Sonar, de la recréation en live du mythique album « X-102 Discovers The Rings Of Saturn », sorti en 92 sur Tresor, et signé à l’époque par le trio de choc, Mad Mike, Jeff Mills et Robert Hood. Problème, lorsque l’on tente de le faire parler sur cet événément de taille, Hood avoue n’être aucunement au courant. Il est vrai qu’il n’a fait que participer à ce projet imaginé par ses deux acolytes (en résumé la rencontre de l’énergie techno et d’une certaine utopie cosmogonique), et que cette série de trois albums, X-101, X-102 et X-103, sortis au tout début des 90’s ont été pour lui l’occasion de découvrir les ficelles du métier et de la production. Il est vrai aussi que le bonhomme n’a pas toujours eu bonne réputation, qu’il a souvent joué à la starlette vis-à-vis des promoteurs européens et annulé pas mal de dates à la dernière minute. On peut donc comprendre que les deux stars de Detroit n’aient pas voulu partager l’affiche avec cette personnalité parfois encombrante.
D’ailleurs, c’est peut-être à cause de ce prestige un peu roublard que ce musicien a quitté la ville de Detroit depuis quelques temps déjà, pour s’installer dans la cambrousse paumée de l’Alabama « au milieu de nulle part et à quelques kilomètres d’une réserve indienne ».

« Un beat, un son »
Mais fondamentalement, la véritable actu de Robert Hood, c’est le triomphe depuis quelques années déjà de cette esthétique techno et minimaliste qui lui doit beaucoup, et dont il a posé les bases avec « Sleepchamber », le premier maxi du label Axis, signé en 1992 par H&M (Hood & Mills). Bien sûr, il partage cette invention avec Richie Hawtin, son ancien compère Jeff Mills et le parfois méconnu Daniel Bell, mais force est de reconnaître que depuis plus de quinze ans, Hood a toujours défendu une très belle idée du minimalisme (une techno du « peu » contre une techno du « pauvre »), creusant inlassablement le même sillon d’une musique minimal à la puissance maximale.
« C’est vers 1992 que j’ai décidé de me diriger dans cette direction », se remémore-t-il de sa belle voix monocorde. « La scène rave était alors très importante, marquée par un son à la fois puissant et analogique, aux inspirations gabber plutôt aggressives. Ca ne correspondait pas trop à mon tempérament, je cherchais quelque chose de plus mesuré, de plus essentiel, dont l’héritage se serait partagé entre le côté avant-gardiste de Detroit et l’influence de la house de Chicago. L’idée, c’était de revenir à certaines racines, à une certaine essence, tout en se projetant dans le futur de la musique ». Depuis 94 donc, sur son label M-Plant, il est l’auteur d’une longue série de maxis ainsi qu’une poignée d’albums (éparpillés chez Tresor, Logistic, Cheap ou Peacefrog) où son style toute en retenue fait des merveilles. Un style que Laurent Garnier, grand amateur, définit de façon plus prosaïque. « Ce type m’a toujours impressionné. Tu écoutes ses prod’, il n’y a rien. Un pied (un beat), un son, qui durent cinq minutes. Le son va évoluer à peine et à partir du moment où va rentrer un autre petit élément sonore, comme ce que l’on nomme un « charley fermé », le dancefloor devient fou. C’est génial que quelqu’un soit arrivé avec des morceaux aussi minimalistes à trouer le cul et faire péter les plombs aux gens. Je trouve ça vachement beau ».

Audace formelle, conscience de l’essentiel
Pour autant, au cours des années 90, Hood, Hawtin ou Mills sont loin de se douter que cette techno qu’ils affectionnent, bien loin de la musique parfois tonitruante et racoleuse de l’époque, finira quelques dix années plus tard à s’imposer auprès d’un très large public, ceci via l’Allemagne et sa capitale Berlin qui a toujours fait figure de tête de pont pour les musiciens de Detroit. Alors bien sûr, la « minimale » européenne actuelle, d’inspiration plus numérique, a parfois peu de chose à voir avec son illustre aînée afro-américaine, ce qui ne choque pas outre mesure Robert Hood : « Les Européens ont vraiment apporté quelque chose de neuf au minimalisme. Il est très important que cette nouvelle génération, qu’elle soit originaire d’Allemagne ou d’ailleurs, ne se borne pas à plagier le son de Mills, Hawtin ou M-Plant, ou tente désespéremment de retrouver l’inspiration originelle, mais continue à inventer de nouvelles formes. J’aimerais même que certains artistes creusent plus loin encore cette idée du minimalisme, sans toutefois tourner le dos à ce que cette esthétique désigne vraiment, à la fois une audace formelle et une conscience de l’essentiel. Le minimalisme, c’est une manière de se débarasser des fioritures et des gadgets. Vous savez, parfois, au cinéma, certains films sont noyés sous les effets spéciaux, et l’on finit par perdre le scénario en route. C’est un peu ce qui arrive avec la musique actuelle qui se complaît parfois dans une certaine complexité, qui nous fait perdre de vue l’essentiel. Le musicien doit savoir garder le cap, suivre un concept fort, qu’il puisse communiquer et faire partager à son public. Hier comme aujourd’hui, beaucoup ne considèrent le minimalisme que comme une tendance, un truc à la mode. Alors qu’il vaut y voir derrière une vraie conception artistique, qui croise autant l’univers de l’art que celui du design ».

Robert Hood « Fabric 39 », CD mixé (Fabric)
« Hood Music 3 », EP Music Man

http://www.myspace.com/hoodrob

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2 Responses to “Robert Hood : aux origines de la techno minimale”


  1. 1 phrax bax 30 septembre, 2008 à 9:18

    C’est genial que cet artiste continue a faire du son a plus de 40 ans. Ne pas oublier ses prods chez feu -logistic records- sous le pseudo Monobox. Bref Laurent Garnier resume tres bien le style de son de Mr HOOD.

  2. 2 blogmusiqueelectro 25 juin, 2014 à 12:55

    C’est quand même hallucinant que ce monument ne soit pas encore plus connu que celà !


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