Fabrizio Rat : chi va piano, va techno

Texte : Jean-Yves Leloup

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Fabrizio Rat est un musicien qui a les idées claires. « Mon projet est simple » dit-il avec assurance. « Il s’agit de projeter le piano, cet instrument classique et romantique par excellence, dans l’univers hypnotique et puissant de la techno ».

Le trentenaire italien est en effet l’héritier d’une double culture. Pianiste de formation, élevé dès son plus jeune âge dans le giron de la musique classique, passé par le jazz, l’improvisation et la musique contemporaine, il s’est parallèlement plongé depuis l’adolescence dans la production électronique, le travail sur ordinateur, synthétiseur et boîtes à rythme.

 

Au-delà du clavier

« Dans l’univers du classique, au bout de longues années de pratique et d’apprentissage » continue-t-il, « ma voie semblait toute tracée ». « Mais la manière traditionnelle de jouer du piano avait fini par me lasser. J’avais l’impression de trop bien connaître cet instrument, qu’il ne m’était plus possible d’être réellement créatif à partir des codes et des règles que l’on m’avait inculqué. Dans mon jeu et mon rapport à l’instrument, j’étais à la recherche d’un nouvel équilibre entre le contrôle et l’aléatoire, proche de ce que l’on peut connaître lorsque l’on travaille de manière instinctive avec des synthétiseurs. J’ai réalisé que j’avais beaucoup de choses à apprendre des instruments électroniques, qui ne sont pas seulement synonymes de rigueur et de précision. Les machines possèdent leurs imperfections, leurs propres sentiments, leurs zones d’ombre et leurs changements d’humeur, qui font leur singularité. Et c’est en essayant de comprendre ces machines que j’ai réalisé que je pouvais renouveler l’approche de ma propre machine depuis toujours, le piano ».

Techno statique

Projet initié avec les deux EP de « La Machina », parus depuis 2016 sur les labels Optimo Trax et Involve, Fabrizio Rat est ainsi l’auteur d’un premier album de techno hybride, aux timbres novateurs. The Pianist, mêle les sonorités acoustiques et les harmoniques singulières d’un piano préparé (et parfois plongé dans des effets de space echo), aux boucles acides de la TB-303 et aux beats de la TR-909 et TR-8. « Je suis fasciné par un certain type de techno, entièrement basée sur la pureté du son. C’est une musique qui, pour moi, possède la capacité d’approcher l’abstraction, l’immatérialité de la pensée ». Un morceau comme « Aimard » par exemple, présent sur cet album, est caractéristique de l’ambition affichée par l’Italien. « On pourrait décrire ce morceau comme une sorte de « tunnel ». Ca n’évolue pas beaucoup, c’est volontairement assez statique, à part deux ou trois éléments qui montent et une nappe qui vient conclure le tout, un peu à la manière de certains titres de Jeff Mills, dont j’ai toujours été fasciné par la techno radicale et le sens de l’exploration sonore. Certains de ses morceaux possèdent une sorte d’ambiance incroyable. Dès les premières secondes du maxi, tu es tout de suite face à son univers. C’est ce qui m’intéresse le plus en ce moment dans la musique : arriver à trouver une couleur très forte, plutôt que de construire un morceau basé sur une évolution, sur des surprises ».

« Gould », qui précède  « Aimard », possède la même force, mais joue avec les percussions de façon plus subtile. « Ce n’est pas vraiment techno, tout en étant hypnotique. Il s’agit d’un titre qui, à l’origine, possédait pas mal de motifs rythmiques de TR-909 qui ont été peu à peu élagués, sur les conseils d’Arnaud Rebotini, qui a produit l’album et m’a signé sur son label. Ca lui donne beaucoup plus d’impact ». Avec la basse du piano retraité, et ses effets de space echo, ce titre distille en effet une ambiance martiale et crépusculaire au climat tendu et cinématographique. Plus loin, « Michelangeli » possède des ambiances étranges et capiteuses qui, après un break, se voient propulsées à l’arrivée de simples et puissantes percussions, immergeant l’auditeur dans un flux saisissant d’accords et d’effets. « Arnaud m’a permis d’aller dans une direction plus radicale » poursuit Fabrizio. « Il a mis le piano en avant, simplifié et mieux mis en valeur les rythmiques, comme sur « Michelangeli », dont le pattern (le motif rythmique, NDR), utilise les harmoniques des cordes graves du piano. C’est parfois à la limite du faux, tout en possédant un caractère très hypnotique ».

En référence à son passé et à son amour du classique et du contemporain, chacun des titres de l’album fait référence à la figure d’un grand pianiste que Fabrizio admire. Il ne s’agit toutefois pas ici d’un hommage, mais plutôt d’une série de clins d’œil adressés à Vladimir Horowitz (« Horowitz) ou Arthur Rubinstein (« Rubinstein ») sans oublier quelques figures plus méconnues du grand public (et bien vivantes) comme Radu Lupu (« Lupu ») ou le Français Pierre-André Aimard (« Aimard »). Fabrizio admirant le sens de la polyrythmie de ce dernier, son nom lui semblait idéal pour baptiser son morceau le plus radical en termes de percussions. Au-delà de l’univers de la musique classique, The Pianist peut aussi être vu comme un salut fraternel adressé à Jeff Mills, qui fût quant à lui l’auteur d’un EP titré, The Drummer, réalisé à partir d’une TR-808 et dont chacun des titres étaient dédiés à de grands batteurs de l’histoire de la musique.

 

Drummer vs Pianist

Depuis l’adolescence, Fabrizio a toujours maintenu un équilibre entre pianist et drummer, électronique et classique. Il déteste même l’idée que l’on puisse le portraiturer comme un prodige du piano qui serait tombé dans la techno sur le tard. Au cours de ses années turinoises il étudiait en parallèle au Conservatoire tout en travaillant au service d’un studio, pour des productions de dance, plutôt commerciales de son propre aveu. Sans avouer aux uns ou aux autres, l’autre face de son talent. À son arrivée à Paris vers 2007, son inspiration se précise. « J’ai toujours eu cette idée en tête d’arriver à faire une musique électronique, dansante et techno, à l’aide de moyens acoustiques, et particulièrement avec le piano ». Dès 2010, il démarre alors un premier groupe, Jukebox, qui s’amuse à jouer « des tubes comme transformés, joués par un jukebox qui ne marche pas » ! « On rejouait tous les effets possibles en acoustique, comme si le morceau changeait de tempo, de tonalité ou de rythme ». Par la suite, son projet se précise avec la fondation de Cabaret Contemporain, qu’il définit comme de « la musique technoïde en version acoustique », interprétée par un ensemble comprenant deux contrebasses, une guitare, une batterie et un piano préparé.

 

Recettes pour piano préparé

L’une des clés pour comprendre le son et le travail de Fabrizio, c’est la préparation de son piano. Initiée par le compositeur avant-gardiste John Cage dès les années 1940, la technique du « piano préparé » consiste à insérer entre les cordes de l’instrument différents types d’objets (en métal, en bois, en gomme, en carton…). Elle permet de la sorte d’altérer le spectre harmonique et le timbre du piano, tout en lui apportant une tonalité nettement plus percussive, et de transformer la hauteur, l’intensité et la résonance de la note que l’on joue.

Pour procéder de la sorte, Fabrizio expérimente, improvise et…se fournit exclusivement au BHV. « J’utilise par exemple du scotch de déménagement, qui possède une sorte de saturation naturelle quand il vibre. J’utilise aussi des règles en plastique, qui permettent de générer une sorte de bruit blanc à partir des cordes graves du piano ainsi que des petites baguettes, posées sur les cordes et les chevilles, qui créent des sons plus percussifs. Sans oublier la gomme collante Patafix, qui marche aussi très bien. Elle me permet par exemple d’étouffer la dernière touche du piano, la plus grave, pour produire comme un son de grosse caisse ».

Cette idée, Fabrizio la doit à Stefano Scodanibbio, un grand contrebassiste italien, aujourd’hui disparu, qu’il découvre en concert quelques temps après son arrivée à Paris. « Sa performance m’a ouvert tout un monde. Scodanibbio travaillait énormément sur les harmoniques de son instrument. Il pouvait jouer un quart d’heure sur une corde, en la touchant en des endroits différents, avec un côté à la fois hypnotique et statique. Bien qu’il fût seul et sans micro, j’ai eu l’impression d’écouter un orchestre d’harmoniques de cordes qui semblaient venir des quatre coins de la salle. C’était hallucinant ».

 

Vague pianistique

Fabrizio Rat n’est pas le seul pianiste à tenter de renouveler l’approche de son instrument. Depuis moins de dix ans, des interprètes et des compositeurs comme Francesco Tristano, Nils Frahm, Hauschka, Guillaume Flamen, Grandbrothers ou le duo composé de Vanessa Wagner et Murcof ont chacun exploré une voie au croisement de l’électronique et du classique. Mais, même s’il avoue apprécier certains d’entre eux, Fabrizio souhaite s’en éloigner et rejoindre le camp d’une techno plus radicale. « Je cherche à être dans la boucle, dans l’hypnose et c’est tout » affirme-t-il avec aplomb. «  J’ai envie d’être super radical. Je veux que le son du piano soit entièrement transformé. Je ne veux pas qu’on le reconnaisse ou que l’on se dise : « tiens, il s’agit d’une interprétation au piano de tel morceau techno ». Au final, je me sens plus proche d’artistes de la scène techno comme Ø [Phase], Donato Dozzy, ou des artistes que l’on retrouve sur des labels comme Spazio Disponibile ou Token ».

C’est d’ailleurs dans les clubs et les festivals, face au dancefloor, que Fabrizio joue, interprète et improvise les tracks inspirés de cet album. De la main droite, il interprète des motifs rythmiques et répétitifs, de la gauche, il manipule machines (effets, TB 303 et TR-8) et cordes du piano. Jusqu’à se plonger dans « un état de transe et sentir disparaître toute sensation d’effort physique ». « Comme si j’essayais de projeter ou d’imprimer sur les corps des danseurs, les boucles et les mouvements hypnotiques de ma main droite sur le piano ».

 

Fabrizio Rat en 7 dates
-1983 : naissance près de Turin, en Italie. Débute le piano à l’âge de quatre ans.
-1987-2005 : Études au Conservatoire de Turin. Travaille parallèlement au sein d’un studio de production de dance music. Développe l’improvisation. Un an d’études de composition à Londres avec George Benjamin.
-2007 : arrivée à Paris et études au CNSMDP (Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris).
– 2010 : Participe au Magnetic Ensemble, fonde les groupes Jukebox et Cabaret Contemporain. Avec ce dernier, il se produit dans de nombreuses salles en France et à l’étranger et signe deux albums, Moondog (2015) et Cabaret Contemporain (2016). Collaborations avec Étienne Jaumet et Château Flight.
-2015-2017: Sortie de l’album The Explosion (avec Gilb’R et Giani Caserotto) (Versatile Records) et de ses deux premiers EP solo, « La Machina » (Optimo Trax), et « Technopiano » (Involve Records).
-2016 : Achat d’une boîte à rythme TR 909, un instrument qui transforme son inspiration et sa musique.
-2017 : sortie de son premier album solo, et enregistrement du nouvel album de Cabaret Contemporain.

 

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