Texte : Jean-Yves Leloup. Photos : Dani Dacorso, extraits de la compilation Rio Baile Funk 2 (Essay Recordings)

Baile Funk, Kuduro, Bhangra, Nueva Cumbia, Kwaito, Bongo Flava, Tecno Brega, Electro Melody, Electro Reggaeton… Petit panorama de la nouvelle Global DJ Culture dans laquelle fusionnent dancefloor, folklore et technologie.
Depuis quelques années, la globalisation des échanges culturels, alliée à la formidable croissance du Net, la démocratisation des outils électroniques et la popularité de la culture DJ, ont entraîné au-delà de l’Occident, l’émergence de nouvelles mouvances musicales mariant le groove des machines et celui des musiques traditionnelles. D’un côté, les scènes électro, drum & bass, mais plus encore hip hop, ragga, crunk ou Miami bass exercent une influence considérable en Amérique du Sud, en Afrique, en Asie ou même dans les anciens pays du Bloc de l’Est. De l’autre, ces tendances à la fois électro et world, nées dans les ghettos et les quartiers populaires du tiers-monde, influencent en retour toute la scène dancefloor européenne et américaine, à l’image du reggae et du dub jamaïcain, il y a plus de trente ans. Popularisées chez nous par quelques grandes figures de passeur, qu’ils soient Djs ou musiciens (Shantel, M.I.A., Diplo, Sinden, Switch, les Allemands de Man Recordings, le blog Masala ou, en France, Frédéric Galliano, DJ Gregory et l’équipe de Chocomix) cette internationale des ghetto beats apporte à la dance-music actuelle, une énergie et une fraîcheur inédites.
Baile Funk
Inspiré, dès la fin des 80’s, par l’esprit macho, bling-bling et booty du Miami Bass, le Funk Carioca, culture populaire et dancefloor des favelas de Rio, s’est quelque peu affranchi de ses influences américaines. Il en a néanmoins conservé ses rythmiques électros, qu’il marrie à un sens du sample résolument old-school rappelant les pionniers de la house et de la rave, sur lequel éructent des MCs aux lyrics obscènes et insolents. Depuis, sa puissance et sa simplicité ont trouvé sur les dancefloors occidentaux un écho certain, participant à l’émergence d’une culture internationale du beat salace.
A écouter : Rio Baile Funk et Rio Baile Funke 2 (Essay Recordings)
Bhangra
Originaire du Penjab, au nord-ouest de l’Inde, ce type de danse et de musique traditionnelle, a trouvé une nouvelle énergie en Angleterre au milieu des années 90, lorqu’il se marrie aux programmations rythmiques du hip hop, à la drum & bass et à l’électronique. D’abord popularisée au sein du jeune public d’origine indienne et pakistanaise, cette scène autrefois nommée Asian Underground a depuis conquis une bonne partie du public occidental, profondément marqué le hip hop et le R’n’B américains et accompagné la popularité du phénomène Bollywood. On parle parfois aujourd’hui plus simplement de Bollywood Beats, pour désigner la version plus purement dancefloor de cette musique indienne et festive, qui a même fini par conquérir le public des banlieues françaises.
A écouter : Bombay Bhangra Club (Black Flame), Bhangra: The Best Asian Beats from the Streets (Manteca), Bhangra Betz (Naxos World), Desi nation, A Collection Of Nu Bhangra Grooves (Future World Funk).
Electro Reggaeton
Né à Panama pour les uns et Porto Rico pour les autres, le reggaeton et sa forme plus moderne encore, l’Electro Reggaeton, prennent forme au début de la décennie et connaissent un rapide succès dans une grande partie de l’Amérique du Sud, et au sein de nombreuses communautés latinos, particulièrement aux Etat-Unis. Adaptation hispanique du hip hop US et du ragga jamaïcain, propulsé par des rythmiques typiques des musiques d’Amérique centrale et des Caraïbes, son tempo mesuré et à contretemps, rappelle néanmoins celui du reggae. Plus vraiment underground, mais terriblement dancefloor, booty et festive, voici la B.O officielle de la nouvelle génération latino. Musique syncrétique par excellence, son développement et ses multiples fusions ne sont pas sans évoquer ceux de la Soca, autre genre carribéen très populaire.
A écouter : Senor Coconut presents Coconut FM, Legendary Club Tunes (Essay Recordings)
Kwaito
Récemment popularisée par le hit de DJ Mujava, « Township Funk » (mais aussi par la b.o du film Mon nom est Tsotsi), cette tendance typique des ghettos de Johannesburg, existe pourtant depuis plus d’une quinzaine d’années. A l’origine, les Djs d’Afrique du Sud se sont inspirés de la house américaine, volontiers deep et garage, dont ils ont ralenti le tempo à l’extrême (poussant les curseurs de vitesse des platines à -8). Ajoutant par la suite programmations rythmiques plus purement africaines et percussives, vocaux en dialecte et en argot, ainsi que de nombreuses influences R’n’B, ragga et hip-hop, le genre possède ainsi de multiples déclinaisons, du plus instrumental et house, au plus rap. Echappant aux codes et aux formes restrictives, on peut dire que le Kwaito désigne plus simplement une musique moderne et dancefloor, ouverte sur le monde, qui puise son énergie et son inspiration dans les ghettos de la région de « Jo’Burg».
Dans une même optique, on peut par ailleurs citer pour l’Afrique, le Bonga Flava, originaire quant à lui de Tanzanie, et plus particulièrement de Dar Es Salaam, chanté en Swahili comme en anglais, et qui opère le même type d’interprétation à partir du hip hop et du R’n’B américain, mais aussi du dancehall et de l’afrobeat.
A écouter : Les mixes de DJ waRona, DJ Rudeboy Paul, DJ Mujava, and DJ Cleo. A voir : Une sélection de clips sur Youtube ou sur http://videos.afriville.com/kwaito.html

Nueva Cumbia
Musique de synthèse par essence (mélodies indiennes et rythmes africains), la Cumbia colombienne a depuis des siècles conquis une grande partie de l’Amérique du sud et connu de nombreuses évolutions au fil de ses aventures. Si, en Argentine la Cumbia Villera d’inspiration gangsta (dans les paroles, moins dans le son) a connu une certaine popularité au cours des années 90, la plus récente Nueva Cumbia, typique de certains clubs de Buenos Aires, se révèle une parfaite synthèse entre la scène électronique européenne (parfois même minimale), un tempo indolent, quasi dub, et les percussions charmeuses de cette musique des plus ancestrale.
A écouter : les mixes du collectif et des soirées Zizek Urban Beats Club (photo), et notamment les sets d’El Remolon sur www.zzkrecords.com. Cliquez ici.
Compilation Arriba La Cumbia ! Mix by DJ Russ Jones (Crammed)

Tecno Brega
Concurrente du Baile Funk de Rio, la Tecno Brega, originaire de la région du Pará, ne connaît pourtant pas la même succès international, malgré une immense popularité chez les classes les plus populaires de la ville de Belém. Musique de melting pot typiquement brésilienne modernisée à l’heure du mash-up et du bootleg, elle consiste en une fusion inédite entre programmations électroniques, tempo mesuré (90 BPM, celui du hip hop), samples pop européens (tout ce que vous voulez, de Jay-Zee aux Pixies, en passant par Dire Strait et A-ha), et un type de mélodies sucrés inspirées par la « brega calypso » de la région (« brega » voulant dire « ringard » ou « cheesy »). Cette musique se danse par ailleurs en couple au son de gigantesques sound-systems qui se livrent une concurrence effrénée pour attirer un maximum de public (photo). Plutôt booty dans l’esprit (signe de ralliement, un string féminin tendu entre les deux mains !), la Tecno Brega a par ailleurs donné naissance à l’Eletro Melody (ou Electro Melody), dont le tempo, les refrains et les accords de synthés sont directement pompés sur les grands succès électro-house européens.
A écouter : les mixes du très populaires sound-system, Super Pop, et des centaines d’heures de MP3 à télécharger sur les différents services de Torrent. L’excellent mix « Força Do Parà Mixtape » sur Fairtilizer, signé du DJ et blogger Soundsgood, à écouter et télécharger ici.
A voir : De nombreuses vidéos de sound-systems sur Youtube et le magnifique reportage photo d’Henrik Moltke sur Flickr (cliquez ici).
Balkan Beat
Si le terme de Balkan Beat n’a rien d’officiel, et s’il est loin de constituer un genre établi, il est évident qu’il existe une puissante scène en Europe de l’Est (Roumanie, ex-Yougoslavie) et autour des Balkans (de la Grêce à la Turquie) qui, depuis les années 90 et les grandes heures du Turbo Folk, est parvenu à marrier tradition (« folk » désignant la culture des fanfares, les inspirations arabes ou gitanes) et modernité (d’où le terme « Turbo ! »). Par bonheur, les élans parfois très kitschs et politiquement limites du Turbo Folk, ont chez certains laissé la place à une inspiration plus dynamique, plus proche de l’électro et du dancefloor tel que nous le connaissons. Depuis, le son vivifiant des fanfares balkaniques et cette esthétique très « mittle Europa », a été popularisée par le DJ et producteur Shantel, le collectif Balkan Beat Box, le film de Fatih Akin, Crossing the Bridge, sans oublier quelques Djs inspirés comme Ricardo Villalobos, Luciano ou DJ Koze qui ont trouvé dans cette musique, une invention bienvenue dans le cadre parfois très restreint de la techno. D’ailleurs, l’un des grands tube de l’été, le « Trumpet » de Sis, édité par Villalobos sur son label Sei Es Drum, est entièrement basé sur un sample des Bulgarian Chicks, participant au projet Balkan Beat box.
A écouter : Shantel « Disko Partizani » (Essay) et Balkan Beat Box (Crammed).

Kuduro
A l’image de ses genres-frères d’Amérique du Sud et d’ailleurs, le Kuduro d’Angola est une musique volontiers syncrétique. Mais c’est plus encore le style le plus énergique et le plus purement électronique, originaire d’Afrique. Porté par un tempo trépidant, les rythmes typiques de la house et de la techno se voit ici décuplés par des percussions inspirées par la musique de carnaval d’origine caribéenne ou angolaise. Associé à un style de danse résolument spasmodique (et dans un style beaucoup plus sages chez les jeunes capverdiens installés en France), le Kuduro est par ailleurs propulsé par une forme de chant et de MCing scandé (la plupart du temps en portugais), qui apporte plus d’énergie encore à ce style enthousiaste créé il y une dizaine d’années. Le genre est bien sûr très populaire en Angola et sa capitale Luanda, mais connaît aussi un certain succès dans les communautés lusophones, au Portugal grâce aux énergiques Buraka Som Sistema (photo) et dans le reste de l’Europe grâce à la communauté capverdienne.Mais c’est aussi le Français Frédéric Galliano (ancienne figure de F Com) qui a beaucoup fait pour sa reconnaissance internationale, grâce à son récent et inspiré Kuduro Sound System, sorti en 2006 sur son label Frikyiwa.
A écouter : La mixtape du Buraka Som Sistema, à télécharger sur le site de The Fader (cliquez ici), leur futur CD mixé, annoncé sur le label Fabric, ainsi que la double compilation Kuduro Style (Play On/EMI).
http://www.myspace.com/burakasomsistema
http://www.myspace.com/fredericgalliano
Pour suivre l’actualité des courants de la sono mondiale, n’hésitez pas à aller sur l’excellent blog http://www.masalacism.blogspot.com/ et leur émission sur la radio montréalaise La Marge : http://www.cism.umontreal.ca/show_details.php?sID=10