Philippe Cam : l’art de l’apesanteur

Auteur : Jean-Yves Leloup

Figure discrète et méconnue de la scène électronique, le Français Philippe Cam est l’auteur d’une musique sensuelle et sensible qui transcende tous les clichés du genre.

Découvrir sa musique ?


Philippe Cam, c’est tout simplement l’un des secrets les mieux gardés de la scène techno. Connu de quelques curieux et soutenu par une poignée d’artistes exigeants, c’est un musicien discret, ou plutôt un outsider, un coureur solitaire. Mais entendons-nous sur les mots. Sa musique a peu de choses à voir avec la techno tapageuse telle qu’on la pratique dans les raves. Il compose certes une musique minimaliste et rythmique, mais son talent tient finalement plus de l’art de l’apesanteur que du tempo terrien et martelé. Il s’inspire certes des préceptes du genre, mais il les transcende idéalement grâce à une très rare maîtrise de l’hypnose et de l’envoûtement, comme en témoigne son seul et superbe album sorti à ce jour, « Balance ». Plus prosaïquement, la musique de Cam est une techno sans « pied », qui aurait délaissé la puissance du rythme sans pour autant renier l’éthique du groove. « Lorsque j’ai commencé l’album, j’étais obsédé par l’idée de faire danser, ou vibrer les gens, différemment. De tenter d’établir un lien, grâce à la musique, entre le ventre et la tête », déclare ce timide Français installé au Havre. Ses compositions graciles sont en effet tout aussi charmeuses qu’entêtantes. Elles possèdent à la fois cette puissance de séduction mentale et ce feeling physique, qui ne sont pas sans rappeler quelques-uns des maîtres de l’électronique, le Manuel Gottshing de « E2-E4 », le pionnier Juan Atkins ou, plus près de nous, les ritournelles diaboliques d’un Thomas Brinkmann.

Si Philippe Cam se détache aisément du lot commun des producteurs actuels, c’est qu’il possède un parcours atypique. Agé de 47 ans, il fût d’abord marin puis docker. C’est d’ailleurs l’environnement sonore du port du Havre, qui le poussera à s’intéresser à la musique, et notamment à l’électro-acoustique. Instinctivement, il commence par composer une sorte de rock expérimental, avant d’assister quelque temps plus tard à un concert de « L’enfer » de Bernard Parmegiani. C’est la révélation. Il part alors travailler en Belgique, et fréquente, sur les conseils du compositeur, les conservatoires d’électro-acoustique de Mons et de Bruxelles. Hélas, cet enseignement strict ne convient guère à cet autodidacte déclaré, qui se révèle rapidement un élève critique et frondeur. Il se consacre alors plutôt à une carrière de DJ résident au « Sud », bar animé de la foisonnante scène bruxelloise, et enchaîne les commandes musicales pour le cinéma, le théâtre (Michel Dezoteux, Armel Roussel) et la danse contemporaine (Pierre Droulers, Enzo Pezzela). L’orientation plus strictement techno viendra vers 99. Une rencontre amoureuse l’inspire et le pousse à produire enfin son premier album, qui trouve rapidement un label. Malgré un succès d’estime et une certaine reconnaissance critique, « Balance » ne connaît pas un succès foudroyant, mais attire l’oreille des plus curieux (les musiciens Thomas Brinkmann, Jonas Bering, Akufen, le festival Mutek de Montréal). Enfin, après trois ans de silence (la mort d’un parent et la naissance de son premier enfant), Cam revient enfin aujourd’hui à la production, avec la sortie d’un tout nouveau maxi. On y découvrira ainsi deux titres originaux. Tout d’abord, « Somewhere between here and there », superbe rêverie aérienne et irréelle, et qui n’est autre que la bande-son de son installation sonore présentée au Centre d’Art, le Spot, au Havre. Mais aussi « Un Salon dans le Ciel », aux variations minimales et jazz, et qui prouve que Cam aborde sans doute une énième et nouvelle étape dans sa carrière.
Jean-Yves Leloup

Philippe Cam « Balance », album Traum/Kompakt. « Somewhere between here and there/Un salon dans le ciel », maxi à paraître chez Musique Risquée, accompagné de remixes signés Deadbeat et Akufen.

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1 Response to “Philippe Cam : l’art de l’apesanteur”


  1. 1 Jean Le Roy 22 mai, 2008 à 11:09

    Son live dimanche dernier était impressionnant. Je l’ai découvert sur Balance et sur ses maxis Traum, et depuis ce temps j’avais toujours secrètement rêvé de voir en direct le bonhomme et ses machines.
    Peut être l’un des rares artistes français à « apporter » quelque chose à la musique contemporaine.

    Les lives de François-Eudes et de Pigon étaient très bons également! Merci JY pour cette excellente programmation. Car hormis les centres d’art il est rare de pouvoir écouter ce genres de pépites de nos jours (surtout sur un system son aussi clair et puissant que celui du Rex).


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