Techno Story Express : Une courte histoire de la scène électronique (1983-2003)

 Article publié en 2004 dans le hors-série « 100 Disques » du mensuel Trax.

Auteur : Jean-Yves Leloup 

Photo : Pierre-Emmanuel Rastoin (le disquaire Gramophone à Chicago)


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Des prémices de la house de Chicago et de la techno de Detroit, jusqu’à l’implosion des styles électroniques et leur dématérialisation à l’ère du numérique, voici la story express de vingt ans d’agitation musicale.

En matière d’histoire, l’usage veut que l’on choisisse, selon les faits, des dates symboliques. Alors, en ce qui concerne la house et la techno, les deux genres fondateurs de la révolution électronique, choisissons celle-ci, 1983. Pourquoi choisir cette année qui consacre par ailleurs le triomphe du « Thriller » de Michael Jackson, du « Sweet Dreams » d’Eurythmics  ou de la pitoyable « Mise au point » de Jakie Quartz ? Tout simplement parce que, dans les tréfonds de l’underground américain, deux disques fondamentaux viennent timidement se perdre dans les bacs. « On & On », maxi produit à Chicago par le tout jeune DJ Jesse Saunders, et premier vinyle officiel de l’histoire de la house. Et « Clear », maxi électro et pré-techno flamboyant, signé Cybotron, éphémère duo de Detroit composé de Juan Aktins et Richard Davies. À eux deux, ces maxis vont irriguer l’essentiel de la dance-music à venir, susciter les vocations et connaître une longue lignée d’héritiers. Et puis, 1983, c’est enfin l’année du « Let’s Dance » de Bowie (tout un programme pour les années à venir !) et de l’apogée du genre électro, avec le robotique « Rock It » de Herbie Hancock.
Mais pour être franc, il faudra attendre encore quelques années, aux alentours de 87, pour que la house et la techno commencent à composer un vrai mouvement musical, et même plus sûrement le début des années 90, pour qu’elles triomphent enfin sur les dancefloors.

Un terreau fertile
À l’heure où house et techno connaissent une première et timide renommée, peu imaginent encore les révolutions à venir. Pire, on pense souvent que ces deux musiques siamoises ne sont que deux tendances éphémères, nées dans l’esprit mercantile de producteurs véreux. Pourtant, cette dance-music qui prône le futurisme et l’extase ne serait sans doute pas apparu sans la rencontre et la fusion de nombreux courants préexistants et parallèles.
Ainsi, depuis le milieu des années 70, en Allemagne, Kraftwerk est parvenu à synthétiser l’esprit insouciant de la pop et l’énergie des machines. Élevé au rock et à l’électronique d’avant-garde, le groupe synthétise à merveille la double essence de la techno. D’un côté, le frisson festif de la mélodie et du groove, de l’autre, l’esprit d’invention et de recherche technologique. En outre, fin 70, alors qu’en Allemagne le « kraut-rock » et la musique planante ouvrent de nouveaux horizons, la culture hip-hop et ses DJs pionniers prennent leur essor au cœur du Bronx. Quelques années auparavant, le dub a imposé l’idée du studio comme un instrument à part entière, capable de concrétiser les rêves les plus fous de ses laborantins nourris au chanvre. À la même époque, le jazz cosmique d’un Sun Ra et le funk psychédélique de George Clinton, fantasment eux aussi sur les espaces infinis et intersidéraux. Ajoutez à cela le disco, sa culture des clubs et de ses DJs résidents, ainsi que la pop synthétique née de l’après-punk et vous obtenez, fin 70 début 80, un terreau fertile aux révolutions à venir.

Detroit, Chicago, New York
Cette histoire complexe, ce sont donc les afro-américains qui vont la digérer et lui donner cette forme essentielle, à la fois spirituelle, minimaliste et syncopée. Le riche héritage de la musique noire se marie à merveille avec les dernières avancées technologiques, et notamment les machines destinées aux premiers home-studios. Ainsi, à Chicago, le talent de Jesse Saunders va en inspirer beaucoup d’autres (Marshall Jefferson, Larry Heard, Phuture…) et rapidement conquérir New York, grâce aux talents de DJs inspirés comme Frankie Knuckles. À Detroit, Juan Aktins fonde son label en 85, Metroplex. Il y édite ses productions solos et suscite lui aussi dans son sillage, une riche production. Kevin Saunderson et Derrick May tout d’abord, suivis de Carl Craig, Kenny Larkin, Jeff Mills ou Mike Banks.

Un été baléarique et britannique
Pendant ce temps-là, en Europe, on bronze sous le soleil d’Ibiza, et l’on danse jusqu’au matin dans ses clubs comme le Pacha ou l’Amnesia. Haut lieu des 70’s libertaires, Ibiza est en effet devenu pendant les années 80, l’une des capitales du nightclubbing. Et c’est en 1987 que quelques DJs espagnols illuminés (dont Alfredo) ramènent des USA une poignée de disques au groove frénétique, dénommé acid-house. Les Anglais, présents sur l’île à l’occasion de leur villégiature annuelle, adoptent derechef ce style de dance minimaliste et s’en feront bientôt les ambassadeurs rentrés au pays. Dès septembre 87, les Paul Oakenfold et Danny Rampling militent assidûment pour la cause house partout en Angleterre (de Londres à Manchester), donnant naissance un an plus tard, durant l’été 88, au Second Summer Of Love. En effet, le succès de l’acid-house, et de sa drogue affiliée, l’ecstasy, est tel que les clubs ne suffisent plus à contenir le phénomène. Cet été de l’amour désigne alors la frénésie festive qui s’empare des jeunes Anglais, partis à la reconquête des champs et des espaces industriels désaffectés où s’organisent de gigantesques raves au son de A Guy Called Gerald ou Mr Fingers.

L’Europe raveuse
Les Britanniques, toujours aussi prompts à se déclarer pionniers, seront pourtant suivis de près par la Belgique. Fin des années 80, dans les clubs de Gand, d’Anvers et de la frontière franco-belge, une forme de dance-music martiale et répétitive est aussi née. Inspirée des expériences de ce que l’on nomme l’electronic body music, genre typique du plat pays, l’AB music puis la new beat voisinent avec l’acid-house et les premières expériences techno de Detroit (le « Rock to the beat » de Saunderson est alors un tube).
Ainsi, la conjonction de l’agitation anglaise, de la club-culture belge et des premiers succès house (le « French Kiss » de Lil’Louis) va peu à peu conquérir le reste de l’Europe, notamment grâce au public gay, toujours avide de sensations et de nouveautés. L’Allemagne, autre pays marqué par une culture musicale électronique emboîte elle aussi le pas, de Francfort à Cologne, en passant bien sûr par Berlin. Là, c’est la politique qui, en 89, va donner un coup de pouce décisif au mouvement techno. La réunification offre de nombreux espaces vacants aux organisateurs de soirées qui déferlent sur la partie Est de la ville. La musique joue alors un rôle essentiel, en tant que ciment social et culturel d’une jeunesse nouvellement unie.
Puis, au début des années 90, le succès de la house et de la techno déteint rapidement sur les Pays-Bas, la Suisse, l’Italie (et ses boîtes de la côte Adriatique), l’Espagne (de Barcelone à Valence) et, quelque temps plus tard, la France (disons vers 91), qui tous embrayent sur le phénomène, en version méga-clubs ou rave.
Bientôt, c’est toute l’Europe qui danse à l’unisson d’un même tempo enfiévré. Symbole idéal de cette génération raveuse, la Love Parade de Berlin qui, de sa première édition en 89 à celle de 2000, passera de cent cinquante participants à plus d’un million. C’est en effet la rave et la fête qui porteront, pendant de nombreuses années, l’évolution du genre électronique, donnant naissance dans chaque pays, mais plus encore dans chaque ville, à un style de musique particulier.

Combien de divisions ?
Pendant les premières années, disons de 87 à 92, la fête techno est un moment idéal de fusion. À Ibiza, on y joue autant Farley Jackmaster Funk qu’Art of Noise, à Londres, Paris ou Berlin, on mixe LFO et Massive Attack. Mais cet éclectisme des styles ne dure qu’un temps. La musique évolue sans cesse, house et techno se divisent, les genres et les sous-genres fleurissent, et parfois se créent aussi vite qu’ils disparaissent. Rapidement, le spectre s’élargit. D’un côté, l’ambient et ses atmosphères planantes et néo-psychédéliques, de l’autre, le hardcore, ses sonorités industrielles et son tempo tempétueux. Entre les deux, une multitude de variantes, qui vont irriguer toutes les années dancefloor : techno, trance puis goa trance, house, garage et deep-house, trip-hop et drum & bass, vous connaissez la liste… Alors que les non-initiés s’y perdent, les tribus électroniques créent leur propre scène, à l’image de la free-party, qui, partie d’Angleterre, connaît un rayonnement international notamment grâce à la France et à ses nombreux sound-systems nomades.

Au-delà du dancefloor
Pourtant, les années 90 ne sont pas seulement synonymes de fêtes furieuses. Dès 92, les artistes poursuivent les expériences atmosphériques de l’ambient-house et les acquis mélodiques de Detroit, tout en s’inspirant des avant-gardes qui les ont précédées. On commence alors à parler d’Electronic Listening Music, histoire de décrire les expérimentations sonores des Black Dog, Autechre ou Aphex Twin qui font éclater le carcan, parfois étroit, du dancefloor. Dans une même veine, mais autrement chaloupée, le trip-hop émerge vers 94, grâce aux talents conjugués de labels comme Mo’Wax ou Pussyfoot. Et suite au succès de Massive Attack ou Portishead, on découvre alors une musique de sample et de groove, inspirée des instrumentaux hip-hop, qui parvient à séduire un public hors du cercle des initiés.

L’Angleterre à grande vitesse
Années 90, l’Angleterre et la capitale londonienne sont en pleine ébullition. Les raves, malmenées depuis le passage en 92 de la loi du Criminal Justice Act, ont disparu au profit des clubs et même des superclubs, dont la puissance économique va propulser une grande partie de la scène électronique jusqu’à la fin de la décennie. Pendant ces années bouillonnantes, les styles et les fusions se multiplient. La scène hardcore, addict aux breakbeats, donne naissance à la jungle, qui connaîtra un succès populaire foudroyant (surtout cantonné à la Grande-Bretagne). Le tout s’enchaîne quelques années plus tard avec le speed ou UK garage, fusion des basses rebondies et des contretemps du drum & bass, avec la house. Mais à la fin des années 90, on parle encore de 2-step, de Nu Skool Breaks, d’Asian underground ou de broken beat. Pas toujours facile de s’y retrouver dans ce chaos de tendances, qui attestent en fait de la vitalité de la scène anglaise. Une vitalité que l’on doit au melting-pot britannique, où se croisent les influences asiatiques, caraïbes et jamaïcaines, sans oublier le poids de la culture afro-américaine. Au cours des années 90, le breakbeat (dont la paternité se partage entre l’Afrique ancestrale et le funk 70’s), est le creuset d’où émergent certaines des tendances les plus inspirées de l’époque.

Planète techno
Si, dès 92-94, les raves ont conquis le reste de l’Europe, il faut attendre quelques années avant que chacun des pays du vieux continent fasse preuve d’un talent national. Vers 96, suite aux succès de Saint Germain, Daft Punk, Air ou La Funk Mob, on parle de french touch pour évoquer l’émergence d’artistes français qui apportent une certaine élégance, ou une belle ambition, aux genres déjà très codifiés de l’électronique. À la même période, ce sont les musiciens viennois qui, largement inspirés par le dub et le hip-hop, vont aussi connaître la gloire, notamment grâce au très inspiré duo Krüder & Dorfmeister. Quant aux Scandinaves, ils font preuve eux aussi d’une belle activité. Début 2000, la planète techno s’agrandit encore, conquérant les anciens pays de l’Est (la scène free-party y a fait des émules, notamment en Tchéquie), la Russie ou la Georgie. Et l’on parle même enfin de l’Amérique du sud qui succombe à l’électro, du Brésil au Mexique, en passant par l’Argentine ou la Colombie.

Berlin : techno-city
À l’aube du nouveau siècle, l’Allemagne, qui compte de nombreux labels et artistes, dépasse désormais les pays anglo-saxons en termes d’invention et de production. Si, il y a quelques années, on parlait encore de Chicago, Detroit, New York ou Londres, chacune de ces métropoles semble marquer le pas. La nouvelle techno-city, c’est aujourd’hui Berlin, capitale d’un pays qui, depuis le succès populaire de la Love Parade, vit au rythme d’une technologie musicale et festive. D’ailleurs, de nombreux musiciens, français, scandinaves ou américains migrent vers Berlin, y trouvant là-bas un public, une culture, une économie musicale florissante, et bien sûr des prix et des loyers très attractifs.

Tendance lounge ou 80 ?
Si l’électro pure et dure, la techno minimaliste ou les expériences les plus abstraites triomphent en Allemagne auprès d’un public de connaisseurs, ailleurs, la musique des années 00 semble soumise à des mouvements contradictoires. Partout, la lounge-music ou le downtempo, fait un carton. Cette déclinaison en version plus suave du trip-hop des origines, fait les beaux jours de nombreux labels peu scrupuleux et de groupes pas toujours inspirés. Pourtant, il existe de vrais talents dans le genre et le (grand) public ne s’y trompe pas et se rue sur certaines compilations, consacrant des musiciens aussi cools que Tosca ou Thievery Corporation. Les années 2000 sont aussi l’occasion d’un retour d’un esprit 80’s. Rock électronique, punk et funk synthétique permettent certes de renouer avec certaines tendances oubliées d’il y a vingt ans, mais attestent aussi d’un retour de la voix, du refrain et de la pop dans la production techno. Et puis, même la house, dont la créativité est aujourd’hui au point mort, embraye sur ces sonorités rugueuses héritées de la new wave d’antan.

L’implosion numérique
Et la technologie dans tout ça ? Entre 90 et 2000, la démocratisation du net booste les échanges entre les artistes du monde entier. L’apparition de logiciels de traitement sonore offre aux musiciens de nouvelles expériences. Ainsi, sans le numérique, la jungle n’aurait jamais pu inventer de telles structures rythmiques aussi complexes. Mais c’est surtout ce que l’on nomme depuis 98, l’electronica, qui va profiter des avancées des logiciels, et de la réduction du home-studio au simple espace virtuel du disque dur de l’ordinateur. Déconstructions extrêmes, mutations en tout genres… la musique n’est plus chez les adeptes du laptop qu’une masse informe qui peut être sculptée à loisir. On quitte alors le champ du rythme et de la mélodie, pour conquérir celui du son, renouant avec les avant-gardes d’hier.
Parallèle étonnant, cette dématérialisation ultime de la musique va de pair avec celle de son support. Du côté de la diffusion et de la distribution du disque, les plateformes numériques d’échange et de vente, supplantent peu à peu les disquaires et les grands magasins. Les baladeurs MP3 deviennent un objet tendance et surtout, très pratique pour emporter avec soi quelques gigas de groove et de mélodie. Quant au Djing old-school, réalisé avec deux platines et vingt kilos de vinyles, sa suprématie se voit peu à peu menacée par le CD, mais plus encore par le laptop et les logiciels de mix de fichiers numériques.

Jusqu’ici, tout va bien
Voilà où nous en sommes aujourd’hui. Que nous réservent les prochaines années à venir ? Tout d’abord, on peut parier qu’avec la croissance du DVD et des médias numériques, une nouvelle génération de DJ et d’artistes est en passe d’émerger, maniant à la fois le son et l’image. Du côté plus musical, après vingt ans d’évolution accélérée, sans doute entrons-nous dans une longue période de revivals et d’un nouveau règne de la pop. Mais, et c’est un paradoxe, les tendances plus audacieuses de l’électronique seront peut-être conduites à muter plus vite encore, au gré des inventions et des logiciels. Le mieux serait bien sûr d’assister à une nouvelle implosion et à l’émergence de croisements incontrôlés entre les styles. C’est tout le mal que l’on souhaite au public, comme aux musiciens…

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1 Response to “Techno Story Express : Une courte histoire de la scène électronique (1983-2003)”


  1. 1 sonnyvenice 29 avril, 2008 à 3:20

    Il est où le formulaire pour que vous deveniez mon grand-père?


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